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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

12 Apr

Anarchie et pouvoir 7

Publié par sureau  - Catégories :  #anarchie et pouvoir

L'ordre naturel chez Bakounine :

« Selon moi (René Berthier) Bakounine n’a jamais été à proprement parler « anarchiste ». Il se disait socialiste révolutionnaire ou collectiviste. Ce n’est qu’avec réticence qu’il se déclare « anarchiste ». Dans l’AIT, il n’y avait pas une « tendance anarchiste » opposée à la « tendance marxiste » : il y avait les partisans de l’action parlementaire et les partisans de l’action du prolétariat dans ses organisations de masse ; il y avait les centralistes contre les fédéralistes. L’ « anarchisme » est apparu plus tard. Mais si on accepte l’usage de ce mot, Bakounine n’est devenu « anarchiste » qu’entre 1868 et 1869, lors de son adhésion à l’Internationale. »[1]

Bakounine va fonder l'idée d'un matérialisme philosophique libertaire, ancré dans l'univers.

"Si dans l'univers l'ordre est naturel et possible, c'est uniquement parce que cet univers n'est pas gouverné d'après quelque système imaginé d'avance et imposé par une volonté suprême."…

"Les lois naturelles ne sont réelles qu'en ce qu'elles sont inhérentes à la nature, c'est-à-dire ne sont fixées par aucune autorité."…

"Un tel ordre apparaît aussi dans la société humaine qui, en apparence, évolue d'une manière soi-disant antinaturelle, mais en réalité se soumet à la marche naturelle et inévitable des choses. "[2]

La société en dynamisme sera un fait corrélatif à cette conception dynamique de l'univers :

"la société, c'est le mode naturel d'existence de la société humaine indépendamment de tout contrat. Elle se gouverne par des mœurs ou par des habitudes traditionnelles, mais jamais par des lois. Elle progresse lentement par l'impulsion que lui donnent les initiatives individuelles, et non par la pensée ni par la volonté du législateur. Il y a bien des lois qui la gouvernent à son insu, mais ce sont des lois naturelles inhérentes au corps social…la plus grande partie de ces lois restent jusqu'à maintenant inconnues, et pourtant elles ont gouverné l'humaine société depuis sa naissance, indépendamment de la pensée et de la volonté des hommes qui l'ont composée; d'où il résulte qu'il ne faut pas les confondre avec les lois politiques et juridiques…"[3]

Il s'en suit que l'homme " non seulement lui-même, considéré comme individu, mais son milieu social, cette société humaine dont il est le produit immédiat, n'est à son tour rien qu'un produit de l'universelle et omnipotente nature."

"…la société humaine, dans toutes les phases de son développement, obéit, sans qu'elle s'en doute elle-même la plupart du temps, à des lois aussi naturelles que celles qui dirigent les associations animales."[4]

Cette inscription de l'humain dans le naturel impose des limites à l'humain et détermine la liberté et les contraintes.

"Contre ces lois de la nature pour l'homme, il n'est point de révolte possible, pour cette simple raison qu'il n'est lui-même qu'un produit de cette nature et qu'il n'existe qu'en vertu de ces lois."[5]

« Il n'en va pas de même les lois politiques et juridiques, imposées par des hommes pour des hommes. Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n’y a rien d’humiliant dans cet esclavage, ou plutôt ce n’est pas même l’esclavage. Car l’esclavage suppose un maître extérieur, un législateur qui se trouve en dehors de celui auquel il commande, tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous : elles nous sont inhérentes, elles constituent notre être tout notre être, tant corporel qu’intellectuel et moral : nous ne vivons, nous ne respirons, nous n’agissons nous ne pensons, nous ne voulons que par elles. En dehors d’elles, nous ne sommes rien, nous ne sommes pas. D’où nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous révolter contre elles ?

Vis-à-vis des lois naturelles, il n’est pour l’homme qu’une seule liberté possible, c’est de les reconnaître et de les appliquer toujours davantage, conformément au but d’émancipation ou d’humanisation tant collective qu’individuelle qu’il poursuit, à l’organisation de son existence matérielle et sociale. Ces lois, une fois reconnues, exercent une autorité qui n’est jamais discutée par la masse des hommes. »

« En effet, contre ces lois, la révolte est non seulement défendue, mais elle est encore impossible. Nous pouvons les méconnaître ou ne point encore les connaître, mais nous ne pouvons pas leur désobéir, parce qu’elles constituent la base et les conditions mêmes de notre existence ; elles nous enveloppent, nous pénètrent, règlent tous nos mouvements, nos pensées et nos actes; de sorte qu’alors même que nous croyons leur désobéir, nous ne faisons autre chose que manifester leur toute-puissance."

Bakounine établit une sériation peu précise des lois dites " naturelles, économiques et sociales, des lois non autoritairement imposées, mais inhérentes aux choses, aux rapports, aux situations dont elles expriment le développement naturel"

Gaston Leval s'interroge sur " les lois naturelles qui gouvernent la société à son insu? Bakounine ne le dit pas ici expressément, quoique les mœurs et les coutumes puissent, partiellement entrer dans cette catégorie de faits. Car les unes sont conscientes, les autres ne le sont pas. L'entraide, le respect mutuel, l'association, si rudimentaire soit-elle, et surtout quand elle est rudimentaire, sont des faits que l'on retrouve chez de nombreuses espèces animales…"[6]

On peut aisément objecter la prédation qui pourrait justifier à l'inverse la présence de lois régulatrices, imposées et extérieures à la communauté qu'illustre le fameux "L'homme est un loup pour l'homme."

L'inhérence des lois n’explique pas tout.

Le fondement réside bien dans l'idée de lois non autoritairement imposées et dans ce cas, l'entraide, le respect mutuel, l'association, prennent toutes leurs dimensions.

D'essence naturelle ou culturelle importe peu, ce qui compte c'est le rapport d'autorité et de domination.

Bakounine a commencé à faire bouger la ligne de césure entre nature et culture en voulant universaliser ses théories sur l'autorité et sur la liberté:

" J’entends cette liberté de chacun qui, loin de s’arrêter comme devant une borne devant la liberté d’autrui, y trouve au contraire sa confirmation et son extension à l’infini ; la liberté illimitée de chacun par la liberté de tous, la liberté par la solidarité, la liberté dans l’égalité ; la liberté triomphante de la force brutale et du principe d’autorité qui ne fut jamais que l’expression idéale de cette force ; la liberté, qui après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l’humanité solidaire, sur les ruines de toutes les Églises et de tous les États."[7]

Bakounine universalise les principes d'entraide, de solidarité et fait exploser les limitations bourgeoises de liberté. Il dynamite les rapports au sacré en les inversant et énonce une conception inversée de l'ordre :

" Au lieu de suivre la voie naturelle de bas en haut, de l'inférieur au supérieur, et du relativement simple au plus compliqué ; au lieu d'accompagner sagement, rationnellement, le mouvement progressif et réel du monde appelé inorganique au monde organique, végétal, et puis animal, et puis spécialement humain ; de la matière ou de l'être chimique à la matière ou à l'être vivant, et de l'être vivant à l'être pensant, les penseurs idéalistes, obsédés, aveuglés et poussés par le fantôme divin qu'ils ont hérité de la théologie, prennent la voie absolument contraire. Ils vont de haut en bas, du supérieur à l'inférieur, du compliqué au simple. Ils commencent par Dieu, soit comme personne, soit comme substance ou idée divine, et le premier pas qu'ils font est une terrible dégringolade des hauteurs sublimes de l'éternel idéal dans la fange du monde matériel ; de la perfection absolue dans l'imperfection absolue ; de la pensée à l'Être, ou plutôt de l'Être suprême dans le Néant. Quand, comment et pourquoi l'Etre divin, éternel, infini, le Parfait absolu, probablement ennuyé de lui-même, s'est-il décidé à ce salto mortale désespéré, voilà ce qu'aucun idéaliste, ni théologien, ni métaphysicien, ni poète, n'a jamais su ni comprendre lui-même, ni expliquer aux profanes. Toutes les religions passées et présentes et tous les systèmes de philosophie transcendants roulent sur cet unique et inique mystère."

.Mais Bakounine, homme de son siècle, commet une énorme bévue en regard de la science qu'il place hors et au-dessus du monde réel :

" Nous reconnaissons l’autorité absolue de la science, mais nous repoussons l’infaillibilité et l’universalité des représentants de la science. Dans notre Église — à nous — qu’il me soit permis de me servir un moment de cette expression que d’ailleurs je déteste — l’Église et l’État sont mes deux bêtes noires —, dans notre Église, comme dans l’Église protestante, nous avons un chef, un Christ invisible, la Science…"et il ajoute " En ne reconnaissant l’autorité absolue que de la science absolue ,nous n’engageons donc aucunement notre liberté." Les réflexions de « Proudhon et de Bakounine suggèrent qu’ils sont partisans d’un système qui couple la centralisation de l’économie avec la décentralisation du politique. Deux commentaires : 1. Cela tranche avec tout ce que le public pouvait penser de l’anarchisme ; 2. Cela tranche avec tout ce que le mouvement anarchiste pourra dire après la disparition de Bakounine : Kropotkine, par exemple, ne partagera pas du tout ce point de vue.[i] Proudhon et Bakounine préconisent un modèle fondé sur la planification de l’économie et la décentralisation de la décision politique. Ces deux notions s’intègrent parfaitement dans le système «du fédéralisme libertaire. »[8]

[1] René Berthier, Théorie politique et méthode d’analyse dans la pensée de Bakounine

Une interview réalisée par Felipe Corrêa

[2] Michel Bakounine, préambule pour la seconde livraison de l'empire knouto-germanique

[3] Michel Bakounine, fédéralisme, socialisme et antithéologisme

[4] Michel Bakounine, considérations philosophiques

[5] Michel Bakounine, considérations philosophiques

[6] Gaston Leval, la pensée constructive de Bakounine, spartacus,1976, p 23

[7] Michel Bakounine, extrait du Préambule pour la seconde livraison de L’Empire Knouto-Germanique. Locarno, 5-23 juin 1871, Oeuvres, Tome 4,

[8] René Berthier 2008, Philosophie politique de l’anarchisme, Volume 1, Essai sur les fondements théoriques

de l’anarchisme

[i]

Anarchie et  pouvoir 7
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