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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

12 Apr

Anarchie et pouvoir 8

Publié par sureau  - Catégories :  #anarchie et pouvoir

Kropotkine et l'enracinement terrestre :

Piotr Kropotkine reprend en ces termes l’explication du choix du mot anarchie : «On nous reproche souvent d'avoir accepté pour devise ce mot anarchie qui fait tellement peur à bien des esprits. - Vos idées sont excellentes, - nous dit-on, - mais avouez que le nom de votre parti est d'un choix malheureux. Anarchie, dans le langage courant, est synonyme de désordre, de chaos; ce mot éveille dans l'esprit l'idée d'intérêts qui s'entrechoquent, d'individus qui se font la guerre, qui ne peuvent parvenir à établir l'harmonie »… Peu après, il justifie historiquement cette dénomination : « Lorsque au sein de l'Internationale, il surgit un parti qui niait l'autorité dans l'Association et qui se révoltait contre l'autorité sous toutes ses formes, ce parti se donna d'abord le nom de parti fédéraliste, puis celle d'anti-étatiste ou anti- autoritaire. A cette époque, il évitait même de se donner le nom d'anarchiste. Le mot an-archie (c'est ainsi qu'on l’écrivait alors) semblait trop rattacher le parti aux Proudhoniens, dont l’Internationale combattait en ce moment les idées de réforme économique. Mais, c'est précisément à cause de cela, pour jeter de la confusion, que les adversaires se plurent à faire usage de ce nom; en outre, il permettait de dire que le nom même des anarchistes prouve que leur seule ambition est de créer le désordre et le chaos, sans penser au résultat. »[1]

Nous retrouvons là les observations sur la Révolution française et sur l’attribution du vocable anarchiste à tel ou tel groupe. Kropotkine le souligne au sujet des gueux ou des sans – culottes, noms attribués par d’autres protagonistes mais appellation renfermant tout de même une idée.

Il est opportun de rappeler que « …la pensée anarchiste ne s'est pas formée en un bloc homogène comme une réaction systématique au marxisme. »[2]

A propos de Bakounine et de Kropotkine, il est bon se souvenir que « chez les deux hommes se trouve l’idée de l’unité de la nature, et le postulat que la méthode qui s’applique à l’homme et aux sociétés humaines est la même. Cependant, Bakounine prend soin de souligner que dans l’analyse les sociétés humaines, il y a une part d’indétermination parce qu’il est impossible de cerner la totalité des déterminations d’un phénomène social [3]»

Piotr Kropotkine va reprendre une partie des grands principes de la théorie de Bakounine mais va modifier et systématiser l’approche méthodologique. Il va opter pour la méthode inductive- déductive contre la méthode dialectique.

Selon René Berthier, l’opposition méthodologique qui se cristallisera ultérieurement n’a que peu de sens.

En effet, dans un texte, datant de 1868, Bakounine «préconise une science « qui fonde ses raisonnements sur l'expérience, qui utilise à titre égal la méthode déductive et la méthode inductive, et qui vérifie sans cesse ses hypothèses au moyen d'une observation et d'une analyse des faits les plus rigoureuses ».

Kropotkine va réduire l'essentiel de ses observations à la sphère terrestre et va plus insister sur l’éthique. Avec moult exemples, il va s'efforcer de montrer que l'entraide est le fait dominant de la vie terrestre, animale ou humaine et que c'est un facteur de survie et de progrès.

Il va s’appuyer sur les observations de Bakounine : « Tout ce qui est, les êtres qui constituent l’ensemble indéfini de l’Univers, toutes les choses existantes dans le monde […]exercent sans le vouloir et sans le pouvoir même y penser les unes sur les autres et chacune sur toutes, soit immédiatement, soit par transition une action et une réaction perpétuelles, qui se combinant en un seul mouvement, constitue ce que nous appelons la solidarité, la vie et la causalité universelle. »[4]

« Le naturalisme bakouninien préfigurait la systématisation réalisée par la suite par Kropotkine. Car si la Solidarité est la loi de l’univers, alors elle devient objective et relève du fait. »[5]

Kropotkine définit en ces termes les anarchistes : « Nous nous représentons une société, dans laquelle les relations entre les membres sont réglées, non plus par des lois …non plus par des autorités quelconques, qu’elles soient élues ou qu’elles tiennent leur pouvoir par droit d’héritage, mais par des engagements mutuels, librement consentis et toujours révocables, ainsi que par des coutumes et usages, aussi librement agrées. Ces coutumes, cependant, ne doivent pas être pétrifiées et cristallisés par la loi ou par la superstition ; elles doivent être en développement continuel, s’ajustant aux besoins nouveaux, aux progrès du savoir et des inventions, et aux développements d’un idéal social… »[6]

Kropotkine va se différencier de la thématique proudhonienne du contrat mutuelliste et va moins nuancer l’opposition entre constitution sociale et constitution politique en fondant sa théorie en partie sur le naturalisme bakouninien et sur l’idée de liberté déterminée relativement aux lois naturelles.

« Bakounine ne dirait pas autrement : chez les deux hommes se trouve l’idée de l’unité de la nature, et le postulat que la méthode qui s’applique à l’homme et aux sociétés humaines est la même. Cependant, Bakounine prend soin de souligner que dans l’analyse les sociétés humaines, il y a une part d’indétermination parce qu’il est impossible de cerner la totalité des déterminations d’un phénomène social. »[7]

Là où Proudhon imaginait deux principes en équilibre variable, Kropotkine va évoquer deux courants, de tous temps, en lutte au sein des sociétés humaines.[8]

Il va perdre la dimension dialectique du pouvoir et va ériger un mur invisible et illusoire entre dominants et dominés. Ce qui va être bénéfique en termes d’opposition et de force de conviction, va perdre en qualité d’analyse des liens de la servitude volontaire.

Son approche mécaniste va occulter les facteurs rationnels et irrationnels de l’humain pour n’y voir que succession d’étapes qui abonderaient toutes dans le sens émancipateur.

« D’une part, les masses, le peuple, élaboraient sous forme de mœurs une foule d’institutions, nécessaires pour rendre possible la vie en société : pour maintenir la paix, pour apaiser les querelles, pour pratiquer l’entraide dans tout ce qui demandait un effort combiné. D’autre part, il y eut de tout temps, des sorciers, des mages, des faiseurs de pluie, des oracles, des prêtres. Ceux –ci furent les premiers possesseurs des connaissances de la nature et les premiers fondateurs de différents cultes ainsi que des différents rites qui servaient à maintenir l’unité des fédérations de tribus…

A côté de ces premiers représentants de la science et de la religion, on trouve aussi des hommes qui…étaient considérés comme maîtres en fait d’usages et d’anciennes coutumes, auxquels on devait avoir recours en cas de discorde et de querelle. Ils conservaient la loi dans leur mémoire et en cas de différends, on s’adressait à eux comme arbitres.

Enfin, il y avait aussi les chefs temporaires des bandes de combat, lesquels étaient supposés posséder les secrets des charmes au moyen desquels on s’assurait de la victoire…

Ces trois catégories d’hommes ont toujours constitué entre eux, de temps immémorables, des sociétés secrètes, pour maintenir et pour transmettre…les secrets de leurs fonctions sociales ou de leurs métiers ; et si à certaines périodes ils se combattaient les uns les autres, ils finissaient toujours à la longue par s’entendre. Alors ils se liguaient entre eux et se soutenaient les uns les autres, de façon à pouvoir dominer les masses, les tenir en obéissance, les gouverner…et les faire travailler pour soi. »[9]

Kropotkine va fonder historiquement les lois de solidarité et d’entraide. Il va théoriser une opposition ancestrale en dominants et dominés et va constituer un matérialisme éthique, mêlé d’angélisme romantique.

Kropotkine va reprendre l’idée d’inversion de sens entre ordre et désordre dont voici un aperçu : Anarchie, « ce mot, nous dit-on éveille dans l’esprit la négation de l'ordre, partant l’idée de désordre, de chaos ?

De quel ordre s'agit-il ? Est-ce de l'harmonie que nous rêvons, nous les anarchistes? de l’harmonie qui s'établira librement dans les relations humaines, lorsque l'humanité cessera d'être divisée en deux classes, dont l'une sacrifiée au profit de l'autre? de l'harmonie qui surgira spontanément de la solidarité des intérêts, lorsque tous les hommes feront une seule et même famille, lorsque chacun travaillera pour le bien-être de tous, et tous pour le bien-être de chacun ? Evidemment non! Ceux qui reprochent à l'anarchie d'être la négation de l'ordre ne parlent pas de cette harmonie de l'avenir; ils parlent de l'ordre tel qu'on le conçoit dans notre société actuelle.

L’ordre aujourd'hui, - ce qu'ils entendent par ordre, - c’est le neuf dixièmes de l’humanité travaillant pour procurer le luxe, les jouissances, la satisfaction des passions les plus exécrables à une poignée de fainéant.

L’ordre, c'est la privation de ces neuf dixièmes de tout ce qui est la condition nécessaire d'une vie hygiénique, d'un développement rationnel des qualités intellectuelles…voilà l'ordre!

L'ordre, c'est la misère, la famine devenue l'état normal de la société.

L'ordre, c'est la femme qui se vend pour nourrir ses enfants, c'est l'enfant réduit à être enfermé dans une fabrique, ou à mourir d'inanition, c'est l'ouvrier réduit à l'état de machine. C'est le fantôme de l'ouvrier insurgé aux portes du riche, le fantôme du peuple insurgé aux portes des gouvernants.

L'ordre, c'est une minorité infime, élevée dans les chaires gouvernementales, qui s'impose pour cette raison à la majorité et qui dresse ses enfants pour occuper plus tard les mêmes fonctions…

L'ordre, c'est la guerre continuelle de l’homme à l’homme, de métier à métier, de classe à classe, de nation à nation.

L'ordre, c'est la servitude, l'enchaînement de la pensée, l'avilissement de la race humaine... »[10]

Kropotkine, comme Anselme Bellegarigue ou Proudhon l’avaient fait, reprend là les oppositions ordre et désordre, selon la figure de style particulière, l’anaphore.

Cette forme donne plus de force au propos et le rend plus convaincant mais cela l’est-il réellement ?

[1] Piotr Kropotkine L'ordre (1881)

[2] René Berthier 2008, Philosophie politique de l’anarchisme, Volume 1, Essai sur les fondements théoriques

de l’anarchisme

[3]René Berthier idem p 151

[4] Michel Bakounine, fédéralisme, socialisme et antithéologisme p111-112

[5] Nature humaine et anarchie, la pensée de Pierre Kropotkine thèse de Garcia Renaud, Lyon, décembre 2012

[6] Piotr Kropotkine, la science moderne et l’anarchie, 1913, p 55 - 57

[7] René Berthier 2008, Philosophie politique de l’anarchisme, Volume 1, Essai sur les fondements théoriques

de l’anarchisme p 151

[8] Piotr Kropotkine, la science moderne et l’anarchie, 1913, p 2-5

[9] Piotr Kropotkine, la science moderne et l’an archie,1913, p 2-5

[10] Piotr Kropotkine L'ordre (1881)

Anarchie et pouvoir 8
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