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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

12 Apr

Anarchie et pouvoir 9

Publié par sureau  - Catégories :  #anarchie et pouvoir

De l'erreur conceptuelle de Kropotkine selon Malatesta :

« Kropotkine professait la philosophie matérialiste qui prévalait parmi les savants de la 2e moitié du XIX e siècle …et par conséquent sa conception de l'univers était rigoureusement mécanique. Suivant son système, la volonté (puissance créatrice dont nous ne pouvons pas comprendre la nature et l'origine, comme d'ailleurs nous ne comprenons pas la nature et l'origine de la matière et de tous les autres « principes premiers ») la volonté donc, qui contribue peu ou prou à déterminer la conduite des individus et des sociétés, n'existait pas et n'était qu'une illusion. Tout ce qui fut, qui est et qui sera, des cours des planètes, de la naissance d'une civilisation à sa décadence, du parfum d'une rose au sourire d'une mère, d'un tremblement de terre à la pensée de Newton, de la cruauté d'un tyran à la bonté d'un saint, tout devait, doit et devra se produire par un enchaînement fatal de causes et d'effets de nature mécanique, qui ne laissent aucune possibilité de variation. L'illusion de la volonté ne saurait être elle-même qu'un fait mécanique.

Naturellement, si la volonté n'a aucune puissance et si tout est nécessaire et que rien ne peut être autrement, les idées de liberté et de justice n'ont plus aucune signification, ne correspondent à rien de réel.

Suivant cette logique, on ne pourrait que contempler ce qui se passe dans le monde avec indifférence, plaisir ou douleur, selon sa propre sensibilité mais sans aucun espoir et sans possibilité de changement.

Kropotkine donc, qui se montrait très sévère envers le fatalisme marxiste, tombait ensuite dans un fatalisme mécanique qui paraît bien plus paralysant.

Mais la philosophie ne pouvait pas tuer la puissante volonté qui animait Kropotkine. II était trop convaincu de la vérité de son système pour y renoncer ou simplement supporter tranquillement qu'on puisse le mettre en doute, mais il était trop désireux de liberté et de justice pour se laisser arrêter par les difficultés d'une contradiction logique et pour renoncer à la lutte. Il s'en sortait en introduisant l'anarchie dans son système et en en faisant une vérité scientifique.

Il se confirmait dans ses convictions en soutenant que toutes les découvertes récentes, dans toutes les sciences, de l'astronomie à la biologie et à la sociologie, permettaient de démontrer de plus en plus que l'anarchie était le mode d'organisation sociale imposé par les lois naturelles.

A cela on pouvait répondre que quelles que puissent être les conclusions qu'il pouvait tirer de la science contemporaine, il était certain que si de nouvelles découvertes étaient venues détruire les croyances scientifiques actuelles, il serait resté anarchiste malgré la science ; tout comme il était anarchiste en dépit de la logique. Mais Kropotkine n'aurait pas su admettre un conflit entre la science et ses aspirations sociales et il aurait inventé un moyen, peu importe qu'il eut été logique ou non, pour concilier sa philosophie mécanique avec son anarchisme.

Ainsi, après avoir affirmé que « l'anarchisme est une conception de l'univers fondée sur l'interpénétration mécanique des phénomènes embrassant toute la nature y compris la vie en société », (j'avoue n'être jamais arrivé à comprendre ce que cela signifiait) Kropotkine oubliait sa conception mécanique et se lançait dans la lutte avec la verve, l'enthousiasme et la confiance de quelqu'un qui croit en l'efficacité de la volonté et espère pouvoir par son activité contribuer à obtenir ce qu'il désire.

En réalité l'anarchisme et le communisme de Kropotkine, avant d'être une question raisonnée, étaient l'effet de sa sensibilité. En lui parlait d'abord le cœur et ensuite la raison pour renforcer et justifier les mouvements du cœur. [...] Parmi les différentes façons de concevoir l'anarchie, il avait choisi et fait sien le programme communiste anarchiste qui, en se fondant sur la solidarité et l'amour, va au-delà de la justice.

Mais naturellement, comme il était à prévoir, sa philosophie n'était pas sans influencer sa façon d'envisager l'avenir et la lutte à mener pour y arriver.

Puisque, suivant sa philosophie, tout ce qui se produit devait nécessairement se produire, ainsi, même le communisme anarchiste qu'il désirait, devait inéluctablement triompher comme si c'était une loi de la nature.

Cette vision lui ôtait tout doute et lui cachait toute difficulté. Le monde bourgeois devait fatalement s'écrouler ; il était déjà en dissolution et l'action révolutionnaire ne devait servir qu'à hâter sa chute. »[1]

Malatesta pointe là une dérive funeste pour l’anarchisme.

Il reprend les remarques de Bakounine selon lesquelles « La nature, est une « combinaison universelle, naturelle, nécessaire et réelle, mais nullement prédéterminée ni préconçue, ni prévue de cette infinité d'actions et de réactions particulières que toutes les choses réellement existantes exercent incessamment les unes sur les autres. »

Bakounine s’oppose au déterminisme de Kropotkine pour les mêmes raisons qu’il s’était opposé à la théorie marxiste des phases successives d'évolution des modes de production.

« Tout ce qu'on est en droit d'attendre de la science historique, dit en effet Bakounine, est qu'elle nous montre « les causes générales de la plus grande partie des souffrances individuelles » ainsi que les « conditions générales de l'émancipation réelle des individus vivant dans la société ». Voilà, ajoute-t-il, sa mission et ses limites. « Car au- delà de ces limites commencent les prétentions doctrinaires et gouvernementales de ses représentants patentés, de ses prêtres. »[2]

Le flou des concepts de lois naturelles, le scientisme ambiant allaient finir de convaincre du bien- fondé de l’enracinement dans la nature humaine des théories de l’entraide et de leur inéluctabilité.

[1] Errico Malatesta Studi Socialidu 15 avril 1931 in E. Malatesta, Scritti, vol. III, p. 368-379.

[2] René Berthier 2008, Philosophie politique de l’anarchisme, Volume 1, Essai sur les fondements théoriques de l’anarchisme p 159

Anarchie et pouvoir 9
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