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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

19 Apr

Du bon usage de l’hypothèse de la servitude volontaire?

Publié par sureau  - Catégories :  #TEXTES POUVOIR

Du bon usage de l’hypothèse de la servitude volontaire?


Réfractions17

Du bon usage de l’hypothèse de la servitude volontaire?
Miguel Abensour
Le politique, le sujet et l’action

Pour reprendre une belle expression de Pierre Clastres, La Boétie serait-il un «Rimbaud de la pensée»? La Boétie,ce tout jeune homme – quand il écrivit le Discours de la servitude volontaire, il n’avait pas même vingt ans – viendrait-il tel un météore génial bouleverser la tradition? Il disparaîtrait aussi soudainement qu’il est apparu,laissant la pensée héritée venir peu à peu occulter la vérité scandaleuse qu’il avait énoncée dans un moment d’incandescente fulgurance. La Boétie serait l’auteur d’une pensée subversive, scandaleuse donc, et ferait en tant que tel figure d’exception dans l’histoire de la philosophie politique moderne, pour autant qu’il appartienne à cette histoire. Figure d’exception: telle est la thèse prédominante qui a été réactivée par Jean-Michel Rey dans son excellent livre,La part de l’autre. À l’inverse de cette interprétation, somme toute classique, est-on fondé à proposer une contre-thèse, selon laquelle l’hypothèse de la servitude volontaire,loin de faire exception,n’aurait cessé de hanter la philosophie politique moderne,émergeant,faisant surface à la faveur d’un événement, d’une grave crise historique, ou d’une controverse philosophique? C’est à dessein que nous employons les termes «ne cesse de hanter».En effet,si l’on tient à mesurer avec plus de justesse la présence plus ou moins souterraine de l’hypothèse laboétienne, il convient de prendre en compte,au-delà de ses expressions manifestes, sa présence «spectrale» en quelque sorte. Cette hypothèse inconcevable,et qui tel un spectre ne manque pas d’effrayer tant elle ébranle les certitudes apparemment incontestables du rationalisme politique, apparaîtrait soit sous la forme d’une résistance à son expression, soit sous la forme paradoxale d’une présence-absence

Comme si l’auteur qui se risque à la concevoir se gardait de la formuler expli- citement, déployant autant d’énergie pour l’envisager que pour la tenir le plus possible à distance. Cette situation mérite d’autant plus d’être interrogée que l’hypothèse de la servitude volontaire paraît connaître curieusement une grande actualité,qu’il s’agisse d’édition ou d’études critiques. Dans un premier moment, avant d’aborder la question de l’usage,il nous faudra revenir à grands traits sur l’hypothèse elle-même, en réaffirmer le caractère éminemment politique, aussi étonnante que cette nécessité puisse paraître, et tenter de définir au mieux la révolution laboétienne. Cette rupture conçue par La Boétie n’est-elle pas d’autant plus marquante qu’elle vient en quelque sorte «corriger» ou «rectifier» l’innovation machiavélienne pourtant si proche dans le temps? Dans un second temps, nous exa- minerons la question du «bon usage» en montrant aussitôt que cette interrogation se dédouble,qu’elle se partage à vrai dire en deux sous-questions consécutives, la solution apportée à la première autori- sant ou non l’énonciation de la seconde. Avant même de dessiner les voies où s’engager, d’évaluer le «bon usage» de l’hypothèse de la servitude volontaire, il faut prendre en considération l’usage même, en dehors de son caractère bon ou mauvais. Entendons qu’il faut com- mencer par s’interroger sur la légitimité même de l’hypothèse, avant d’en apprécier la qualité ou les défauts. L’usage de l’hypothèse de la servitude volontaire est-il ou non légitime? Il est en effet des philosophes, et non des moindres, qui récusent l’idée même de servitude volontaire, dans la mesure où cette hypothèse leur paraît irrecevable, tant elle contredit les fondements du rationalisme politique.Ainsi Hegel dans
la Philosophie du droit. De surcroît, on peut présumer qu’une philosophie politique qui repose sur la conservation de soi – ou sur la peur de la mort violente en termes de Hobbes – ne peut que rejeter une pensée qui soutient que les hommes, sous l’emprise de la servitude volontaire,sont susceptibles de surmon- ter la peur de la mort, d’accueillir la destruction de soi au point d’offrir leur vie au tyran ou à celui qui occupe le lieu du pouvoir.Qu’il s’agisse de Hobbes ou de Hegel donc, la question d’un usage pertinent ne vaut pas. Elle ne saurait se poser.Il ne saurait y avoir un bon usage possible d’une hypothèse en elle-même irrecevable et illégitime.Tout usage qui en est fait ne peut être à l’évidence que mauvais. Ce qui implique que, pour accéder à la question du «bon usage»,il faut au préalable avoir réussi à faire valoir la légitimité de l’hypothèse à l’encontre de ses détracteurs, en critiquant d’une part les présupposés sur lesquels s’appuie leur position de refus et en repoussant d’autre part les frontières du rationalisme politique au-delà du calcul utilitariste s’alimentant à la conservation de soi, pour ouvrir la voie non à un irrationalisme, mais à un rationalisme élargi,qui sait faire place à l’irraison sans renoncer pour autant à ses exigences d’intelligibilité. Ce préalable réglé, nous retrouvons La Boétie puisque ce dernier a construit le Discours de la servitude volontaire à la fois sur la légitimité de l’hypothèse et sur la recherche aussi complexe qu’obstinée du bon usage. C’est La Boétie, le guetteur, qui le premier a inauguré cette forme de questionnement, attentif à repérer et à congédier tous «les mauvais usages» susceptibles d’égarer le lecteur en quête de la liberté et de l’amitié.C’est en effet dans les plis et la sinuosité du Discours de la servitude volontaire, où se déploie un art d’écrire oublié,dans ses méandres les plus secrets, que s’énonce et se règle, dans une lutte sans relâche contre les mauvais usagers, la question du «bon usage».Mais à La Boétie ne s’arrête pas la question, car depuis, et encore plus nettement en notre temps,le conflit entre mauvais et bon usage ne cesse de se renouveler et de se déplacer,comme s’il s’agissait enfin de réduire le paradoxe de la servitude volontaire et d’en élucider une fois de plus l’énigme, grâce à une solution à laquelle personne n’aurait pensé. Ne sommes-nous pas en train d’assister à ce tour de force qui consiste à éliminer la question politique de la problématique de la servitude volontaire pour nous en proposer une dilution dans le social,voire dans l’individuel? Enfin, pour qui veut traiter du «bon usage» de l’hypothèse de la servitude volontaire,il importe de rappeler avec la plus grande fermeté que le très jeune auteur,La Boétie,était sans nul doute en quête de liberté et d’amitié. Le Discours de la servitude volontairene peut donc être lu avec justesse que si le lecteur partage les mêmes dispositions que l’auteur. En effet,s’il est un mauvais usage,c’est bien celui qui, s’emparant de l’hypothèse, en tirerait des conclusions liberticides et prendrait prétexte de cet «innommable» pour condamner à l’inanité tout combat contre la domination. Aussi le désir de liberté est-il la boussole dont doit s’aider le lecteur pour se frayer une voie dans le texte et ne pas tomber dans les pièges que lui tend l’auteur, comme pour éprouver sa résistance à la servitude.Ce rappel s’impose d’autant plus que l’hypothèse de la servitude volontaire, détachée de La Boétie,rendue à l’état de discours anonyme,peut s’avérer ambiguë et à tout prendre périlleuse, paralysante dans les luttes pour la liberté.Ainsi,dans la théorie politique contemporaine, a-t- on vu poindre un discours de survol qui parle «d’en haut» du peuple ou des
masses et leur attribue des caractères ou des propriétés qui en feraient des agents peu susceptibles d’instaurer la liberté.Si l’on se tourne vers les discours anonymes qui jouent avec le thème de la servitude volontaire, on y rencontre des versions maximales,encore plus inquiétantes.Les hommes à vrai dire seraient des «chiens», à savoir des animaux domesticables et domestiqués, à l’opposé même de l’animal politique, qui préféreraient renoncer à leur liberté pour acheter un peu de sécurité. La qualification de «chien» doit d’autant plus nous alerter que précisément, de façon subtile, La Boétie nous met en garde contre ce vocable appliqué aux hommes,ce qui est le propre du tyran qui,à dessein,confond hommes et bêtes et croit ou plutôt veut faire croire que l’on peut domestiquer des hommes comme on dresse des chiens. Version maximale ou minimale, peu importe. Il apparaît que chez certains l’énonciation de l’hypothèse est un premier pas en direction de cette servitude même, une première entrée dans l’état de servitude volontaire. Comme si la formulation de l’hypothèse devait avoir pour objet de convaincre auditeurs et lecteurs de la réalité du phénomène, en vue de faire naître aussitôt chez eux un consentement à la servitude. Étrange retournement. La thèse de La Boétie, à visée incontesta- blement émancipatrice, deviendrait soudain un instrument sophistiqué de la domination qui tiendrait tout entier en cette question adressée au peuple: pourquoi lutter pour la liberté alors que vous recherchez la servitude, que vous participez activement à sa venue? pour- quoi prétendre être un animal politique, alors que vous êtes un animal domes- tique, destiné à rester enfermé dans l’oikos et à subir l’assujettissement qui y règne? C’est pourquoi d’autres,qui ont le souci légitime de l’émancipation et que n’affecte aucun mépris du peuple ou du grand nombre,récusent avec véhémence l’hypothèse de la servitude volontaire devenue, à leurs yeux, un obstacle à la liberté. Ainsi Louis Janover, rebelle à l’idée de servitude volontaire, écrit: «Seule la domination est volontaire et son principe ne saurait s’étendre à ceux qui la subissent.» Aussi faudrait-il voir dans cet «inconcevable» une ruse satanique des dominants destinée à cacher la part de violence qu’elle implique. «L’intériorisation des normes de la servitude doit nécessairement être dite volontaire, sinon elle échouerait à dissimuler le fait qu’elle ne l’est pas.» Et se tournant vers le Freud de L’Avenir d’une illusionqui invoque,sous le nom de «civilisation», le toujours déjà là de la contrainte sociale, Janover conclut: «La servitude volontaire est en réalité la chose la plus involontaire au monde, puis- qu’elle s’impose à l’individu en dehors de tout choix comme une prescription inscrite dans sa chair dès avant sa naissance2.» Si l’on ne peut que souscrire à l’inspiration anti-autoritaire de ces lignes,leur auteur,faute de suffisamment distinguer entre La Boétie et les discours anonymes qui à tort s’en réclament, ne finit-il pas par dissoudre l’énigme de la servitude volontaire et la perdre de vue, lorsqu’il écrit: «La servitude volontaire est l’autre nom de la domination volontaire,tant il est vrai qu’on ne saurait penser l’une sans l’autre, puisque les mêmes conditions matérielles rendent possible l’une et l’autre.» Que reste-t-il de la révolution laboétienne? On peut donc comprendre que des penseurs de la liberté aussi différents que Rousseau et Hannah Arendt aient pu tout à la fois prendre en considération l’idée de servitude volontaire et néanmoins ne pas la faire leur, tant ils étaient réticents à vraiment accepter une hypothèse qui, à leurs yeux, compro- mettait gravement les chances de la liberté. À nous de savoir entendre, dans ces protestations et ces réticences, l’exi- gence d’un bon usage de l’hypothèse, d’un usage selon la liberté, résolument orienté à la liberté. Et comment ne pas reconnaître en La Boétie un maître du bon usage? Loin d’invoquer on ne sait quel obscur instinct de soumission, ou quelle faille de la nature humaine, ou quelle défaillance du peuple,c’est du sein même de la liberté, de son déploiement dans le temps et l’effectivité que La Boétie fait surgir la catastrophe de la servitude. De par le nœud spécifique qu’elle forme avec la pluralité, avec la fragilité de la pluralité,la liberté n’est-elle pas exposée à des aventures où elle est menacée de s’abolir et de basculer soudain en son contraire?



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