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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

16 Apr

kronstadt par Voline

Publié par sureau  - Catégories :  #mémoires sociales

kronstadt par Voline

Pour toutes ces raisons, Cronstadt prit rapidement le rôle d'avant-garde dans la Révolution de 1917.

La " phalange " de Cronstadt marchait en tête du peuple révolutionnaire. Par son énergie, par son degré de conscience, elle fut " l'orgueil et la gloire de la Révolution russe ", dira d'elle Trotsky lorsqu'elle l'aura aidé à prendre le pouvoir. Ce qui ne l'empêchera pas de tourner les canons contre cette " gloire " devenue " canaille contre-révolutionnaire ", aussitôt qu'elle se sera dressée contre la déviation et l'imposture du parti bolcheviste.

Il va de soi qu'en février 1917 Cronstadt se rallia immédiatement à la Révolution.

....

Rapidement, les marins organisèrent le premier Soviet de Cronstadt. Bien qu'il fût très modéré (la plupart de ses membres étant des socialistes révolutionnaires de droite et des mencheviks), ce Soviet, sous la poussée des masses révolutionnaires, connut aussitôt des conflits aigus avec le gouvernement provisoire. Le sujet immédiat de ces conflits fut insignifiant. Mais le fond en était sérieux et bien compris par la masse. Le gouvernement ne pouvait tolérer ni l'esprit d'indépendance ni l'activité grouillante de ceux de Cronstadt. Il cherchait à tout prix à briser l'un, à paralyser l'autre, bref à dompter les rétifs et à soumettre entièrement la ville.

Les premiers conflits furent réglés à l'amiable. Après de multiples meetings et délibérations, Cronstadt crut prudent de céder pour l'instant.

Toutefois, mécontent de l'attitude molle de son Soviet, le peuple de Cronstadt procéda - le premier - à la réélection des délégués.

En attendant, de nouveaux conflits avec le gouvernement provisoire ne tardèrent pas à éclater. A plusieurs reprises, Cronstadt, à bout de patience, fut sur le point de s'insurger contre le gouvernement. Seule, la conviction que le pays ne comprendrait pas encore cet acte prématuré faisait reculer les marins.

C'est à ce moment que surgirent les premières légendes et calomnies à l'égard de Cronstadt, répandues à profusion par la presse bourgeoise russe et étrangère. " Cronstadt s'est séparé de la Russie et s'est proclamé république autonome. " " Cronstadt fabrique sa propre monnaie. " " Cronstadt s'apprête à traiter la paix avec les ennemis de la patrie. " " Cronstadt est à la veille de conclure une paix séparée avec les Allemands. " Telles furent certaines de ces insanités. Leur but était de discréditer Cronstadt dans l'opinion du pays et de l'écraser ensuite sans difficulté.

On sait que le premier gouvernement provisoire n'eut pas le temps de réaliser ce projet. Il tomba, balayé par l'hostilité générale.

Cronstadt gagna un bon point aux yeux des masses.

Le second Soviet de Cronstadt fut beaucoup plus à gauche. Il comptait de nombreux bolcheviks, quelques maximalistes et quelques anarchistes (3).

Cependant l'activité du Soviet et ses luttes intestines inévitables entre les diverses fractions comptaient peu par comparaison à l'énorme travail qui se faisait au sein même des masses, sur les navires, dans les casernes, aux ateliers.

Les meetings à la Place de l'Ancre se succédaient. Tous les problèmes de la Révolution y étaient traités et examinés sous tous les points de vue.

La population vivait des jours intenses, passionnés.

Ainsi Cronstadt s'éduquait et se préparait à la part exceptionnellement active qu'il allait prendre bientôt à toutes les luttes, à toutes les étapes de la Révolution et à son oeuvre entière sur toute l'étendue du pays.

D'abord favorables à Kérensky, les marins furent vite fixés sur son rôle.

Deux semaines à peine après la fameuse offensive ratée du 18 juin, Cronstadt se dressa définitivement contre lui et son gouvernement. Ceci d'autant que, vers la même époque, Kérensky, ayant eu vent de l'attitude hostile de Cronstadt, se mit à arrêter les marins militants lorsqu'ils se montraient à Pétrograd et à envisager d'autres mesures répressives. Quelques troubles et fusillades à Pétrograd où un régiment révolutionnaire de mitrailleurs s'opposa, armes en main, à son envoi sur le front et fut mitraillé par des troupes fidèles au gouvernement, attisa le feu.

C'est alors que, le 4 juillet, 12.000 marins, soldats, ouvriers et ouvrières de Cronstadt débarquèrent à Pétrograd, porteurs de drapeaux rouges et noirs et de pancartes clamant surtout le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux ! " Les manifestants se dirigèrent vers le palais de Tauride où toutes les fractions, y compris les bolcheviks, délibéraient sur la situation politique. Ils s'apprêtaient à étendre par la suite la manifestation, à entraîner dans l'action les masses et la garnison de la capitale et à pousser la lutte jusqu'à la chute du gouvernement pour le remplacer par celui " des Soviets ".

Cette fois, leur geste ne fut pas suivi. Après avoir perdu quelques-uns des leurs dans des escarmouches de rues avec les troupes qui soutenaient le gouvernement, ils se rendirent compte de l'insuccès de la manifestation et durent retourner à Cronstadt sans résultat. La nouvelle révolution n'était pas encore mûre.

Le gouvernement, de son côté, n'osa pas sévir contre les manifestants. Il ne se sentait pas assez fort. Après de laborieux pourparlers avec Cronstadt, pourparlers au cours desquels les deux parties se préparaient à une lutte sans merci (Cronstadt formait des bataillons pour attaquer Pétrograd), on finit par arriver à un accord et tout rentra dans le calme.

Il n'est pas inutile de rappeler quelques traits caractéristiques de cette " sédition " manquée. Les bolcheviks y jouèrent un rôle prépondérant. Les manifestants adoptèrent et portèrent surtout leurs mots d'ordre. A Cronstadt, leurs représentants étaient les principaux organisateurs de l'entreprise. Les marins leur posèrent la question : " Que faire si le parti se dérobe à l'action ? " Ils répondirent : " Nous tes obligerons d'ici ". Mais le Comité central n'ayant pris aucune décision (ou ayant décide de s'abstenir) et certains bolcheviks notoires traitant avec d'autres fractions, ils y participèrent " en amateurs ". Lénine se borna à prononcer du haut d'un balcon, un discours d'encouragement et disparut. Trotsky et d'autres leaders s'abstinrent de toute intervention et s'éclipsèrent à leur tour. Le mouvement n'était pas le leur. Ils ne le commandaient pas. Donc, il ne les intéressait point. Ils attendaient leur heure.

Détail curieux : certains bolcheviks, ayant installé sur une auto blindée un grand drapeau rouge aux initiales de leur Comité Central, voulurent se mettre en tête des manifestants. Les marins leur déclarèrent vouloir agir, non pas sous les auspices du parti bolcheviste, mais sous celles de leur Soviet et les obligèrent à prendre place en arrière.

Les anarchistes, déjà influents à Cronstadt, prirent une part active à l'action et y perdirent quelques-uns des leurs.

Mais, au fond, ce fut un mouvement de masses, c'est-à-dire de quelques milliers de révoltés. Un autre fait curieux : après les journées de juillet, la presse bourgeoise reprit ses calomnies contre Cronstadt, insinuant que la sédition était organisée " avec l'argent allemand " (on " précisait " que chaque matelot avait touché 25 roubles-or par jour), parlant de " trahison ", etc. La presse socialiste fit chorus avec l'autre ; elle insinua que le mouvement était l'oeuvre " d'éléments louches ". N'a-t-on pas dit, depuis longtemps, que " le socialisme était le meilleur gendarme de la bourgeoisie " ?

Cette campagne permit à Kérensky de menacer Cronstadt de représailles sévères. Mais, nous l'avons vu, il n'osa pas passer aux actes.

Cronstadt ne se laissait, d'ailleurs, nullement intimider. On y était de plus en plus conscient de se trouver sur le bon chemin. Et on était aussi de plus en plus sûr que le jour était proche où les vastes masses comprendraient que la foi, la force et les buts de l'action de Cronstadt étaient les leurs.

C'est alors que Cronstadt déploya résolument son extraordinaire et fébrile activité.

On commença par envoyer, coup sur coup, des agitateurs et des propagandistes populaires - sortes d'émissaires révolutionnaires - dans tous les coins du pays.

Le mot d'ordre et de ralliement était : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux ! ".

On arrêtait ces émissaires par dizaines en province. Cronstadt ripostait par de nouveaux envois massifs.

Bientôt, une grande satisfaction vint récompenser ses efforts. Les marins de la mer Noire, qui jusqu'alors soutenaient Kérensky, finirent par mettre en doute " les informations de source sûre " dénonçant " le rôle contre-révolutionnaire de Cronstadt ". Pour en avoir le coeur net, ils y envoyèrent une délégation. Solennellement reçue par le Soviet, cette délégation s'aboucha intimement avec ceux de Cronstadt, comprit leur attitude et aussi le mensonge de la presse et des autorités.

A partir de ce moment, une liaison étroite s'établit entre les deux flottes.

Quelques unités des troupes du front envoyèrent à Cronstadt des délégations chargées de sonder l'état d'esprit des marins et de tâcher de les mettre à la raison le cas échéant, tant leur renommée était dénaturée par les calomnies.

Une de ces délégations, composée d'un nombre imposant d'hommes décidés en cas de besoin, à une action violente, forma une véritable expédition de guerre. Elle arriva devant Cronstadt sur des bateaux remplis d'armes (même de canons et de mitrailleuses), prête à faire face à toute éventualité, Elle ne se risqua pas à accoster car, d'après les journaux et les rumeurs, ne pouvait-on pas s'attendre à essuyer un feu nourri des défenseurs de la " République indépendante de Cronstadt " à la solde de l'Allemagne ?

On jeta l'ancre à quelque distance des côtes et on dépêcha en ville, tout d'abord, quelques canots avec des " plénipotentiaires ". Débarqués, ceux-ci avancèrent vers la ville, prudemment, comme de véritables patrouilles d'éclaireurs en pays ennemi.

Tout se termina, comme de coutume, par une réception solennelle au Soviet et par des discussions intimes, passionnées, mais amicales. Les marins allèrent visiter les bateaux de 1' " expédition " qu'on fit entrer au port. De leur côté, les hôtes visitèrent les navires de guerre. Le soir, après un bon repas et aux sons de la musique, la délégation, convaincue, repartit pour le front, aux cris de : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux ! "

Souvent les délégations proposaient aux marins d'aller remplacer au front leurs unités fatiguées. Alors ceux de Cronstadt leur exposaient fermement leur, point de vue : " Tant que la terre n'est pas aux paysans ni la Révolution complètement victorieuse, disaient-ils, les travailleurs n'ont rien à défendre. "

Lorsque, un peu avant la marche du général Korniloff sur Pétrograd, la réaction, dans ses efforts pour se rendre maîtresse des événements, rétablit ça et là la discipline à l'armée, puis la peine de mort sur le front et essaya de détruire les Comités des soldats, Cronstadt reprit ses préparatifs pour une insurrection armée.

Lorsque, vers la même époque, le gouvernement de Kérensky, sous prétexte de renforcer le front de Riga, décida d'enlever de Cronstadt et de tous les forts les pièces d'artillerie lourde, l'indignation et la colère des marins atteignirent leur comble. Ils se rendaient parfaitement compte que cette artillerie ne pouvait jouer aucun rôle efficace sur le front. De plus, ils savaient que la flotte allemande s'apprêtait à attaquer Cronstadt. Ils se préparaient à lui barrer la route ce qui eût été impossible sans l'artillerie. Ne pouvant admettre une telle ignorance des faits chez les membres du gouvernement, ils voyaient dans cette intention de désarmer Cronstadt à la veille de l'attaque une trahison directe de la Révolution. Ils étaient définitivement convaincus que le gouvernement de Kérensky avait décidé d'étouffer la Révolution par n'importe quel moyen sans exclure la reddition aux Allemands de Cronstadt et de Pétrograd.

Alors Cronstadt n'hésita pas. Sur les navires et dans les équipages, sur les forts et aux ateliers, des réunions secrètes se mirent à élaborer un plan de résistance et de révolte. En même temps, des dizaines de matelots partaient tous les jours à Pétrograd où ils faisaient le tour des usines, des chantiers et des casernes, prêchant ouvertement l'insurrection.

Devant cette opposition farouche, le gouvernement recula et céda. On négocia un compromis : un petit détachement de matelots seulement partit pour le front. Au fond, les marins se réjouissaient de cette solution. En effet, le seul endroit où ils ne réussissaient pas à pénétrer, grâce à la vigilance des comités d'officiers, était, précisément, le front. Une occasion se présentait maintenant d'y porter ce qu'on appelait " la contagion de Cronstadt ".

Après le " putsch " du général Korniloff, en août 1917, dont nous avons parlé plus haut et pour l'écrasement duquel les marins de Cronstadt s'étaient particulièrement distingués, la dernière méfiance des masses à leur égard fut brisée. En même temps, la popularité de Kérensky diminuait chaque jour davantage. On commençait à comprendre partout que Cronstadt avait raison de se méfier du gouvernement, de démasquer les machinations de la réaction et de ne pas se laisser faire.

La victoire morale de Cronstadt fut complète.

A partir de ce moment, de multiples délégations ouvrières et paysannes se succédèrent à Cronstadt. On cherchait à se renseigner sur la situation véritable ; on demandait des conseils et des indications pour l'avenir. Le rôle révolutionnaire de Cronstadt se précisait de plus en plus.

Au départ, toutes les délégations demandaient aux marins d'envoyer dans leurs régions des propagandistes et de la littérature pour éclairer les esprits. Cronstadt ne demandait pas mieux. On peut dire sans exagération que, bientôt, il ne resta plus un seul département, un seul district où des émissaires de Cronstadt n'avaient pas passé au moins quelques jours, conseillant de s'emparer carrément des terres, de ne pas obéir au gouvernement, de réélire et de consolider les Soviets, de lutter à outrance pour la paix et pour la poursuite de la révolution.

C'est à cette époque que les socialistes-révolutionnaires de droite et les mencheviks durent quitter les Soviets et céder la place aux bolcheviks. Et c'est alors que se forgèrent, fiévreusement, les éléments essentiels de la prochaine Révolution.

Lénine était au courant de toute cette situation et préparait, lui aussi, " son heure ".

Ainsi, par leur inlassable activité, ceux de Cronstadt avaient insufflé un esprit révolutionnaire dans les organisations ouvrières et paysannes et dans l'armée.

Notons qu'en même temps ils se dressaient vigoureusement contre toute mesure non organisée, contre tout acte de haine ou de désespoir individuel.

Et ajoutons qu'au même moment la flotte baltique dut soutenir quelques durs combats contre l'escadre allemande pour défendre l'accès de Pétrograd au nom de la Révolution en marche.

Le lecteur connaît déjà le rôle que Cronstadt avait joué dans la lutte contre le général Korniloff, dans la Révolution d'octobre.

Partout où la Révolution se battait contre la vieille société, ceux de Cronstadt se trouvaient aux rangs des combattants.

Pour en terminer avec la période pré-bolcheviste, il nous reste à mettre le lecteur au courant d'un intense travail positif réalisé par Cronstadt malgré toutes les luttes armées et autres tâches.

Le Soviet de Cronstadt créa deux organismes importants : la " Commission technique et militaire " et la " Commission de propagande ".

La Commission technique et militaire comprenait : 14 membres du Soviet, quelques délégués de l' " Union des ouvriers des transports maritimes " et des délégués des navires de guerre et des forts.

On créa, de plus, la fonction de commissaires spéciaux aux principaux forts. Ces commissaires étaient chargés d'assurer une liaison permanente entre les forts, le Soviet et la Commission, et aussi de veiller matériellement sur le bon état des forts, leurs moyens d'action, etc.

La commission surveillait tout ce qui avait rapport à la défense de Cronstadt et à ses besoins techniques. Elle était chargée, entre autres, de réaliser le principe de l'armement général du peuple travailleur : elle s'occupait de l'instruction militaire des ouvriers ; elle formait leurs bataillons : elle tenait à jour les registres de toutes les unités de combat, etc. Elle veillait aussi sur l'état des navires marchands, cargos ou bateaux de passagers. Elle en faisait l inventaire : elle dirigeait les travaux de réparation ; elle était chargée d'utiliser la ferraille dont regorgeait l'immense dépôt d'artillerie.

La Commission de propagande était considérée par Cronstadt comme extrêmement importante. Elle déployait une grande activité éducative, non seulement à Cronstadt même, mais aussi dans des localités plus ou moins éloignées et dont le cercle s'élargissait progressivement à travers le pays. Tous les jours arrivaient des forts dont certains se trouvaient à une trentaine de kilomètres en mer et de telle ou telle banlieue de Pétrograd des demandes d'orateurs, rapporteurs, conférenciers, propagandistes.

La Commission commandait, ramassait et diffusait toute sorte de littérature : politique, sociale (socialiste, communiste, anarchiste) et de vulgarisation scientifique, traitant surtout d'économie générale, d'économie rurale, etc.

Chaque soldat tenait à se composer, avec ses propres deniers, une petite bibliothèque qu'il utilisait d'abord avec empressement lui-même et qu'il rêvait d'emporter plus tard chez lui : dans " son pays ", dans son village.

Les méthodes employées pour le choix es l'envoi des propagandistes méritent de retenir l'attention.

Tout atelier, toute unité militaire, tout navire pouvait envoyer un propagandiste populaire en province. Celui qui avait le désir de partir comme tel devait le déclarer à l'assemblée générale de son unité ou de son atelier. S'il n'y avait pas d'objection, le Comité de l'Unité ou de l'atelier remettait au candidat un premier mandat. Celui-ci était visé par la Commission de Propagande et allait au secrétariat du Soviet. Si, à la réunion générale du Soviet, la candidature était appuyée par ceux qui connaissaient personnellement le candidat, et si personne ne s'opposait à sa candidature pour des raisons d'ordre révolutionnaire ou moral, le Soviet retournait le mandat formel et définitif au nom du Soviet. Ce mandat devait le protéger contre toute mésaventure : il lui servait de sauf-conduit et de permis de séjour sur place.

Les moyens pécuniaires pour ces missions étaient fournis par la Caisse du Soviet, constituée par des prélèvements bénévoles des ouvriers sur leurs salaires.

Presque toujours, le propagandiste emportait avec lui des produits spécialement fabriqués par des ouvriers de Cronstadt pour être livrés aux paysans à titre de cadeaux.

Cette petite entreprise industrielle mérite aussi d'être signalée.

Les ouvriers de Cronstadt, particulièrement ceux qui gardaient toujours leur " chez soi " paysan, montèrent un atelier où ils travaillaient aux heures libres, produisant des objets indispensables à la campagne : des clous, des fers à cheval, des faux, des charrues etc. Ils étaient aidés dans cette besogne par des soldats et matelots spécialistes.

L'entreprise prit le nom de : " Union des laboureurs de Cronstadt ". Chaque objet fabriqué portait la marque de l'Union. Une liste des objets fabriqués paraissait périodiquement dans les lzvestia du Soviet de Cronstadt.

L'Union avait demandé à tous les habitants de la ville de lui livrer la ferraille inutilisable. La Commission technique lui en fournissait également.

Les émissaires de Cronstadt n'oubliaient jamais de se munir de ces produits pour en faire présent aux paysans par l'intermédiaire des Soviets locaux. Des lettres de chaleureuse reconnaissance affluaient au Soviet de la part des paysans qui promettaient, en échange, de soutenir " la ville " dans la lutte " pour le pain et la liberté ".

Une autre entreprise est à indiquer.

Les habitants de la ville de Cronstadt utilisèrent le terrain vide entre les côtes et la ville proprement dite pour y aménager des jardins potagers collectifs, sortes de petites communes horticoles.

Des groupes de citadins, d'une cinquantaine de personnes habitant le même quartier ou travaillant au même endroit, s'entendaient pour travailler la terre en commun. Chaque " commune " recevait de la ville un lot de terrain tiré au sort. Les " communards " étaient aidés par des spécialistes : arpenteurs et agronomes.

Toutes les questions générales intéressant les membres de ces communes étaient discutées dans des réunions de délégués ou dans des assemblées générales.

Un Comité d'approvisionnement s'occupait des graines de semence. L'outillage était fourni par les dépôts de la ville et par les " communards " eux-mêmes. Le fumier - seul engrais disponible - était livré également par la ville.

Ces jardins potagers ont rendu aux habitants de Cronstadt de fiers services, surtout aux périodes de famine, en 1918 et plus tard.

Les " communes " servirent, en même temps, à rapprocher les habitants entre eux.

Cette " commune libre " fit preuve d'une grande vitalité. Elle existait encore en 1921 et resta longtemps la seule organisation indépendante que les bolcheviks ne parvinrent pas à briser.

Tout ce qui concernait les services et la vie intérieure de la ville était assuré et administré par les citoyens eux-mêmes, au moyen des Comités de maisons et des " milices ". Peu à peu, on avançait vers la socialisation des habitations et de tous les services urbains.

Généralement à Cronstadt et ailleurs (avant l'intronisation des bolcheviks), les habitants d'une maison organisaient d'abord quelques assemblées des locataires. Ces assemblées nommaient un " Comité des locataires ", qui comprenait des hommes énergiques et aptes à remplir telle ou telle fonction. (Les locataires finissaient par bien se connaître entre eux.) Le Comité veillait à la bonne tenue de la maison. et à la sécurité de ses habitants ; il désignait les gardes de jour et de nuit et ainsi de suite. Les " Comités des maisons " déléguaient un de leurs membres au " Comité de la rue ", qui s'occupait des affaires concernant la rue du quartier. Venaient ensuite : le " Comité du quartier ", le " Comité de l'arrondissement " et, enfin, le " Comité urbain " qui s occupait des intérêts de la ville et centralisait, d'une façon naturelle et logique, tous les services, dans la mesure où cette centralisation était nécessaire. Telles étaient les tâches des Comités.

Quant à la " milice ", son organisation était semblable à celle des Comités : chaque maison possédait un noyau de miliciens, fourni par les locataires ; il y avait, ensuite, une milice de rue, de quartier, etc.

Tous les services fonctionnaient admirablement, car les hommes qui s'en chargeaient le faisaient de bon coeur, par goût personnel et en raison de leurs aptitudes individuelles, donc consciemment et consciencieusement, se rendant pleinement compte de l'importance de leur activité (4). (Naturellement. les bolcheviks, arrivés au pouvoir, liquidèrent peu à peu cette auto-administration et la remplacèrent par une organisation étatiste " mécanique ", assurée par des fonctionnaires. )

S'acheminant ainsi vers la socialisation totale des locaux et de tous les services urbains, la population laborieuse de Cronstadt réalisait en même temps un ensemble de mesures paisibles et créatrices visant à une transformation fondamentale des bases mêmes de la vie en société.


9.4.1 Les premiers dissentiments entre Cronstadt et le gouvernement bolcheviste.

Les premiers dissentiments entre ceux de Cronstadt et le nouveau gouvernement se firent jour presque au lendemain de la Révolution d'octobre.

Le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux " signifiait pour Cronstadt l'indépendance de chaque localité, de chaque Soviet, de chaque organisme social dans les affaires qui les concernaient, par rapport au centre politique du pays : le droit de prendre des initiatives, des décisions et des mesures, sans demander la " permission " à ce " centre ". D'après cette interprétation, le " Centre " ne pouvait dicter ni imposer sa volonté aux Soviets locaux, chaque Soviet, chaque organisme ouvrier ou paysan étant le " maître " chez lui. Nécessairement, il avait à coordonner son activité avec celle d'autres organisations, sur une base fédérative. Les affaires concernant le pays entier devaient être coordonnées par un centre fédératif général.

Cronstadt supposait donc que, sous la protection du gouvernement " prolétarien " et " ami ", une Fédération libre des Soviets et une Fédération libre des Comités d'Usines allaient créer progressivement une force organisée puissante, capable de défendre les conquêtes de la Révolution Sociale et de continuer-celle-ci.

Or, le gouvernement - naturellement - s'occupait de tout, sauf du problème primordial : celui d'aider les organisations ouvrières et paysannes à s'émanciper définitivement.

Le gouvernement se préoccupait de la Constituante, de sa propre installation et de ses prérogatives, de ses rapports avec les divers partis politiques, de l'élaboration des projets de collaboration avec les restes de la bourgeoisie (" contrôle ouvrier de la production "), etc. Il se souciait fort peu de l'indépendance des organisations ouvrières. Il n'y pensait pas le moins du monde.

Il y avait mieux : manifestement, il comprenait le mot d'ordre " pouvoir aux Soviets " d'une façon étrange. Il l'appliquait à contre-sens. Au lieu de prêter main-forte aux masses ouvrières pour leur permettre de conquérir et d'élargir leur activité propre et autonome, il commençait par leur enlever tout " pouvoir " et par les traiter comme des sujets soumis. Il fermait à son gré les usines et en licenciait le personnel contre la décision de celui-ci ; il prenait d'autres mesures arbitraires et coercitives, sans même demander l'avis des travailleurs intéressés, il faisait fi des réclamations émanant des organisations ouvrières. Et surtout - tous les jours davantage - il rétrécissait, sous divers prétextes, la liberté d'action des Soviets et des autres organismes de travailleurs, s'imposait partout arbitrairement et même par la violence.

Complétons à ce propos les exemples cités précédemment de l'imposture du gouvernement bolcheviste et aussi de son incapacité en face des problèmes réels de la Révolution.

Au début de 1918, la population laborieuse de Cronstadt, après des débats dans de multiples réunions, décida de procéder à la " socialisation des maisons et des habitations ".

Il s'agissait, d'abord, d'obtenir le consentement et le concours du Soviet local ; puis, de créer un organisme compétent, ayant à sa charge le recensement et l'examen des immeubles et des locaux, la répartition la plus équitable des logements leur remise en état, leur entretien, la mise en fonction d'un service de réparations, de constructions nouvelles, etc.

Un dernier meeting populaire monstre chargea définitivement quelques membres du Soviet - socialistes-révolutionnaires de gauche et anarcho-syndicalistes - de soulever la question à la prochaine séance plénière.

En conséquence, un projet détaillé, établi par les mandataires, fut déposé au bureau du Soviet.

L'article premier du projet déclarait : " Désormais, la propriété privée pour ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie ".

D'autres articles spécifiaient :

- la gestion de tout immeuble incombera désormais au " Comité de la maison ", élu par l'ensemble de ses locataires ;

- les affaires importantes concernant un immeuble seront discutées et résolues par des assemblées générales des locataires ;

- les affaires concernant l'ensemble d'un quartier seront examinées aux assemblées générales de ses habitants ; des " Comités de quartier " seront désignés dans leur sein ;

- les " Comité d'arrondissement " s'occuperont des affaires touchant tout un arrondissement ;

- enfin, les délégués de tous les arrondissements de la ville formeront le " Bureau exécutif urbain des Comités de maisons ", lequel prendra à sa charge les affaires concernant la ville entière.

Les membres bolcheviks du Soviet demandèrent de reporter à huit jours la discussion du projet, prétextant l'importance du problème et la nécessité d'un examen approfondi.

Ce délai accepté par le Soviet, ils se rendirent à Pétrograd afin d'y obtenir des instructions du " Centre ".

A la séance suivante les bolcheviks demandèrent le retrait du projet déposé. Ils déclarèrent, notamment, qu'un problème d'une telle importance ne pouvait être résolu autrement que pour l'ensemble du pays ; que Lénine était déjà en train de préparer un décret à ce sujet et que, dans l'intérêt même de la question, le Soviet de Cronstadt devait attendre les instructions du Centre.

Les socialistes-révolutionnaires de gauche, les maximalistes et les anarcho-syndicalistes demandèrent la discussion immédiate et obtinrent gain de cause.

Au cours des débats, l'extrême-gauche souligna la nécessité de passer au vote aussitôt après discussion et de procéder à la réalisation immédiate du projet s'il était adopté

Alors les bolcheviks et les sociaux-démocrates (mencheviks) formèrent un " front unique ", se levèrent et quittèrent la salle. Des applaudissements ironiques nourris et des cris : " Enfin, ça y est : les voilà unis ! " accompagnèrent leur geste.

S'efforçant d'arranger les choses, un délégué maximaliste proposa de voter le projet article par article, ce qui permettait aux bolcheviks de revenir, de prendre part au vote et d'effacer ainsi la fausse impression que leur sortie avait laissée : celle d'être contre l'abolition de la propriété privée.

La proposition fut adoptée. Entre temps, les bolcheviks comprirent leur manque de tactique. Ils regagnèrent leurs sièges et votèrent l'article premier : " La propriété privée en ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie ".

Ce fut de leur part un vote " de principe ".

Mais lorsqu'on passa à la discussion des articles traitant des moyens de réalisation immédiate de ce principe, ils quittèrent la salle à nouveau.

Détail curieux : quelques bolcheviks estimèrent impossible pour eux de se soumettre, dans cette affaire, à la " discipline du parti ". Ils restèrent à leurs places, prirent part à la discussion et votèrent le projet. Ils déclarèrent avoir été formellement mandatés par leurs électeurs pour voter la réalisation immédiate de celui-ci. Néanmoins, sévèrement frappés, ils furent exclus du parti " en raison de leur penchant anarcho-syndicaliste ".

Le projet fut voté.

Mais longtemps encore, une lutte passionnée se poursuivit autour de cette affaire, aux ateliers, dans les bataillons, sur les navires, etc. (Cronstadt n'était pas encore ligoté.) Les réunions se succédaient. Les membres du Soviet étaient invités à y faire des rapports sur les incidents de la discussion et sur leur attitude. Certains bolcheviks réfractaires au projet furent rappelés du Soviet par leurs électeurs.

A la suite de ces incidents, les bolcheviks ouvrirent une campagne violente contre les anarcho-syndicalistes. Et ils tentèrent de saboter l'application du projet adopté.

Rien n'y fit. Bientôt, les Comités (des immeubles, des quartiers, etc.) furent constitués et commencèrent à fonctionner. Le projet entra en vigueur. Le principe : " Chaque habitant a droit à un logis convenable " devint une réalité.

Toutes les habitations furent méthodiquement visitées, examinées et recensées par les soins des Comités, aux fins d'une répartition plus équitable.

On découvrit, d'une part, des taudis horribles où s'entassaient des malheureux, parfois plusieurs familles ensemble, alors que des appartements de 10 à 15 pièces, ensoleillées et confortables, n'étaient occupés que par quelques personnes seulement. Le directeur de l'Ecole des Ingénieurs, par exemple, célibataire, occupait à lui seul un appartement luxueux de 20 pièces. Et lorsque la commission se présenta pour recenser son appartement et diminuer son " espace vital " au profit de quelques malheureuses familles arrachées à des taudis malsains, il protesta bruyamment et qualifia cet acte de " véritable brigandage ".

Bientôt, tous ceux qui remplissaient des baraques insalubres, des mansardes infectes ou des sous-sols immondes, purent être logés dans les locaux un peu plus sains et confortables.

On aménagea quelques hôtels pour les voyageurs.

Chaque Comité d'arrondissement organisa un atelier chargé des travaux de réparations et d'aménagement des immeubles. Ces ateliers fonctionnèrent avec succès.

Plus tard, le gouvernement bolcheviste détruisit cette organisation et brisa net ses débuts constructeurs. La gestion des immeubles passa à une institution purement bureaucratique, centralisée par en haut : la " Centrale des biens fonciers et des immeubles " rattachée au " Conseil d'Économie nationale ". Cette " Centrale " installa dans chaque immeuble, quartier, arrondissement un fonctionnaire ou, pour mieux dire, un policier, chargé surtout de surveiller les entrées et les sorties des maisons, de signaler les déplacements des habitants du quartier, de signifier les infractions aux lois de couchage et aux règlements des visas, de dénoncer les " suspects ", etc.

Plusieurs décrets bureaucratiques et partant stériles, furent promulgués. Tous les travaux, toutes les tâches positives, concrètes, furent abandonnés. La population intéressée étant même éliminée de la besogne (comme dans d'autres domaines), tout retomba dans l'état d'inertie et de stagnation. Les meilleurs immeubles furent réquisitionnés pour les services bureaucratiques de l'État, pour les appartements des fonctionnaires, etc. Et les autres, plus ou moins abandonnés à leur sort, commencèrent à se détériorer.

9.4.2 Les mesures préventives du gouvernement.

Ils ne cachèrent pas leur déception. Une certaine opposition pacifique mais ferme aux actes bureaucratiques, arbitraires, antisociaux et antirévolutionnaires du gouvernement bolcheviste se fit sentir dans leurs rangs dès fin 1917, quelque deux mois après la Révolution d'octobre.

Mais les bolcheviks veillaient. Le gouvernement savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les militants de Cronstadt. Il ne pouvait pas se sentir en sécurité tant que, tout près de lui, continuait à exister cette citadelle de la véritable Révolution.

Il fallait à tout prix la réduire à l'impuissance et à l'obéissance.

Le gouvernement conçut un plan machiavélique. N'osant pas attaquer Cronstadt ouvertement, " de front ", il commença - méthodiquement, sournoisement - à l'affaiblir, à l'appauvrir, à l'user, à l'épuiser. Il mit en oeuvre une série de mesures camouflées pour priver Cronstadt de ses meilleures forces, pour lui enlever ses éléments les plus combatifs, pour l' " effriter " et, en fin de compte, l'anéantir.

Avant tout, il continua à utiliser plus que jamais l'enthousiasme révolutionnaire, les forces et les aptitudes des marins.

Lorsque, peu après octobre, la situation alimentaire de la population des villes devint catastrophique, le gouvernement demanda à Cronstadt de former des équipes spéciales de propagandistes et de les envoyer en province, à la campagne, dans les villages, prêcher aux paysans les idées de solidarité et de devoir révolutionnaires, notamment la nécessité de nourrir les villes. La renommée révolutionnaire de ceux de Cronstadt, disaient les bolcheviks, pouvait rendre à la cause des services inappréciables : les marins arriveraient plus facilement que tous autres à convaincre les paysans de céder une partie de leurs récoltes aux ouvriers affamés.

Cronstadt s'exécuta. De nombreuses formations partirent pour les profondeurs du pays et s'acquittèrent de la tâche. Or, presque tous ces détachements furent ensuite éparpillés, par mille moyens. Pour diverses raisons, leurs membres furent obligés de rester à l'intérieur du pays. Ils ne rentrèrent plus à Cronstadt.

D'autre part, le gouvernement prélevait constamment à Cronstadt de gros détachements pour les envoyer partout où la situation intérieure devenait flottante, menaçante, dangereuse.

Cronstadt s'exécutait toujours. Combien de ces braves militants et combattants ne revirent plus jamais leur navire ou leur caserne !

On lui demandait aussi, constamment, des hommes pour remplir des fonctions ou occuper des postes exigeant des aptitudes spéciales, une responsabilité sérieuse, un courage à toute épreuve.

Cronstadt ne refusait jamais.

Des chefs de formations militaires, des commandants de trains ou de voitures blindés et de stations de chemin de fer, des ouvriers spécialisés : mécaniciens, tourneurs, monteurs, etc., étaient continuellement puisés parmi ceux de Cronstadt.

Cronstadt se prêtait à tous les sacrifices.

Lorsque le soulèvement de Kalédine dans le Sud devint menaçant, ce fut encore Cronstadt qui envoya contre lui des forces importantes, contribua puissamment à l'écrasement de l'ennemi et laissa beaucoup des siens sur le champ de bataille.

Toutes ces mesures préalables furent enfin couronnées par un coup de massue auquel Cronstadt, déjà très affaibli, ne put résister efficacement.

Lorsque, fin février 1918, les marins rentrant de leur expédition contre Kalédine descendirent du train à la station terminus d'où s'ouvrait le panorama du golfe de Finlande sous sa nappe de neige hivernale, ils furent surpris de voir la route noire de monde. C'étaient les matelots de Cronstadt qui se traînaient vers Pétrograd, leurs baluchons au dos.

Bientôt ceux qui rentraient apprirent l'amère vérité de la bouche de ceux qui partaient ainsi.

A l'encontre de la résolution adoptée par le Congrès panrusse des marins au lendemain de la Révolution d'octobre, résolution proclamant, conformément aux mandats unanimes donnés aux délégués, que la flotte ne serait pas démobilisée, mais resterait intacte comme unité combattante révolutionnaire, le Conseil des Commissaires du Peuple publia, au début de février 1918, le fameux décret d'après lequel la flotte actuelle était déclarée dissoute. Une nouvelle " Flotte rouge " allait être créée, sur des bases nouvelles. Chaque conscrit devait signer désormais un engagement individuel par lequel il entrait dans la marine " bénévolement ". Et - détail significatif - les soldes des matelots étaient très alléchantes.

Les marins refusèrent d'exécuter le décret.

Le gouvernement riposta par un ultimatum : ou la soumission, ou la ration supprimée dans les vingt-quatre heures.

Cronstadt ne se sentait pas assez fort peur résister jusqu'au bout. La rage au coeur, tout en maudissant le nouveau Pouvoir " révolutionnaire ", les matelots plièrent bagage et quittèrent leur " citadelle " emportant quelques mitrailleuses. " Nous en aurons peut-être encore besoin, disaient-ils. Que les bolcheviks arment donc eux-mêmes leurs futurs mercenaires ! "

(Comme on le sait, quelques mois plus tard, le gouvernement bolcheviste désarma toute la population. Tout citoyen, quel qu'il fût et où qu'il se trouvât, était sommé de rendre ses armes aux autorités locales, sous peine de mort. )Plus tard, un certain nombre de matelots, dé retour des fronts révolutionnaires ou pour d'autres raisons, revinrent à Cronstadt et s'y regroupèrent. Mais ce n'était plus qu'une poignée sans importance. Les forces principales étaient " pulvérisées " à travers l'immense pays.

9.4.3 Cronstadt affaibli.

Le gouvernement put s'en persuader à plusieurs reprises.

Ainsi, lors des pourparlers de paix avec l'Allemagne, le Soviet de Cronstadt, comme l'écrasante majorité des autres Soviets, vota contre la paix avec les généraux. Dans tous les meetings et réunions on se prononça contre une telle paix. Alors les bolcheviks, après avoir pris certaines mesures, annulèrent le premier vote, soulevèrent la question pour la seconde fois et imposèrent une résolution pour la paix. Cronstadt s'inclina.

La paix conclue et le compact bloc révolutionnaire (Cronstadt, l'escadre de la mer Noire, etc.) enfin désagrégé, le gouvernement bolcheviste avait le champ libre pour consolider sa dictature sur le peuple laborieux.

Lorsque, en avril 1918, il attaqua, à Moscou et ailleurs, les groupements anarchistes, fermant leurs sièges, supprimant leur presse et jetant en prison leurs militants, Cronstadt montra encore une fois ses griffes. Mais elles n'avaient plus le même tranchant. Il était maintenant impossible aux matelots de " tourner leurs canons " contre les imposteurs. Et d'ailleurs ces derniers ne se trouvaient plus à portée de leurs armes : ils s'étaient déjà retranchés, comme certains tyrans précédents, derrière les murs du Kremlin, à Moscou. Cronstadt dut se borner à deux résolutions de protestation : l'une fut adoptée lors d'un meeting monstre tenu sur la glorieuse place de l'Ancre, l'autre le fut par le Soviet.

Aussitôt, une répression féroce s'abattit sur " l'orgueil et la gloire de la Révolution ". Les bolcheviks laissèrent convoquer les réunions à dessein : il leur fallait un prétexte. Le Soviet fut dissous et remplacé par un nouveau, plus docile. Les réunions, la parole, la presse, etc., furent soumises, comme partout, au contrôle de l'Etat. Une section de la Tchéka s'installa dans la ville. Des " cellules communistes " furent créées partout : dans les ateliers, dans les régiments, sur les navires.

Chacun était surveillé par les mouchards. Pour la moindre critique des actes bolchevistes, les " coupables " étaient saisis et emmenés à Pétrograd où ils disparaissaient pour la plupart.

Une seule fois Cronstadt se cabra résolument et l'emporta. La navire de ligne Pétropavlovsk refusa net de remettre entre les mains des autorités un matelot anarchiste (un nommé Skourikhine). Les bolcheviks, cette fois, n'insistèrent pas. Provoquer un soulèvement pour un individu eût été imprudent. Le jeu n'en valait pas la chandelle. Et quant au bonhomme, on l'aurait plus tard par un autre moyen.

Sauf pour ce cas fâcheux, le gouvernement bolcheviste pouvait jubiler : l'avant-garde de la vraie Révolution, Cronstadt, était bien impuissante, pliée sous la poigne de fer du pouvoir " communiste ".

Toutefois ceci n'était vrai qu'à moitié.

Pendant des mois et des mois, Cronstadt assistait impuissant à l'imposture, à l'ignominie, aux crimes des fossoyeurs de la Révolution.

En rentrant de permission, les matelots racontaient de quelle façon le " Pouvoir des travailleurs " traitait les travailleurs. A la campagne, on réquisitionnait chez les paysans, sans distinction, le dernier blé, le dernier bétail, souvent même des objets de ménage, condamnant ainsi les cultivateurs à une existence de famine et on n'hésitait pas à recourir aux arrestations et aux exécutions en masse des récalcitrants. Autour des villes, des barrages armés confisquaient impitoyablement quelques malheureux sacs de farine que les paysans envoyaient le plus souvent à leurs parents affamés, et jetaient en prison ceux qui résistaient. Et, en même temps, on " ne voyait pas " de vrais marchands qui passaient avec leurs marchandises destinées à la spéculation, car ceux-là savaient graisser les pattes.

" Le peuple laborieux est désarmé ", constataient les matelots ; on voit maintenant que l'armement général des travailleurs, la liberté de parole et d'action font peur non seulement aux contre-révolutionnaires avérés, mais aussi à ceux qui abandonnent le vrai chemin de la Révolution. On crée l'Armée Rouge qui, comme toutes les armées, finira par devenir une force aveugle entre les mains du parti au pouvoir. Détachés de la base, de l'atelier, de leurs camarades de travail, les soldats, choyés, entraînés par dés mots d'ordre trompeurs, soumis à une discipline abrutissante et privés des moyens d'agir d'une façon organisée, pourront être facilement maniés dans le sens voulu par les dirigeants, quels qu'ils soient ".

Cronstadt écoutait, observait et bouillonnait, mais se sentait impuissant à agir.

Et quant au peuple il était de plus en plus ligoté, muselé, subjugué, écrasé.

9.4.4 Les ouvriers de Pétrograd se soulèvent contre le gouvernement bolcheviste.

Il commença à gronder, non pas à Cronstadt, mais à Pétrograd.

Fin février 1921, la situation des masses ouvrières dans les villes était devenue intenable.

La vie entière se désagrégeait. Les denrées de toute première nécessité faisaient défaut. Le pain même était rationné et difficile à trouver. Faute de combustible, les habitations ne pouvaient plus être chauffées. Les chemins de fer fonctionnaient à peine. De nombreuses usines fermaient leurs portes, ce qui aggravait la situation.

Les appels, les interpellations, les réclamations des ouvriers restaient sans effet.

Le Pouvoir bolcheviste se rendait parfaitement compte de la gravite de la situation. Il avouait même son impuissance à y remédier. Mais il se refusait obstinément à modifier quoi que ce fût de sa " ligne ". Il ne voulait même pas discuter avec les ouvriers mécontents. Il repoussait d'avance toute suggestion, toute collaboration, toute initiative. En guise de remède il recourait de plus en plus à des réquisitions, à des expéditions militaires, à des mesures répressives, à la violence la plus arbitraire.

Alors, des troubles sérieux éclatèrent à Pétrograd.

Plusieurs usines, parmi les plus importantes, improvisèrent des assemblées générales ouvrières et adoptèrent des résolutions hostiles au gouvernement, exigeant un changement de régime. Des proclamations rédigées dans le même sens apparurent dans les ateliers et sur les murs. Les masses s'agitaient sourdement.

Une observation importante s'impose ici.

Naturellement, dans ce vaste mouvement populaire plusieurs éléments intervenaient, plusieurs thèses se heurtaient. Aucune liberté d'idées ni de discussion n'étant admise et de nombreux révolutionnaires étant sous les verrous, toute cette effervescence était, nécessairement, vague et confuse. La Révolution ayant déjà dévié, le processus révolutionnaire étant engagé sur une fausse route, le mouvement entier était fatalement dénaturé.

Dans ces conditions il était naturel que certains éléments du mouvement, influencés par une propagande antirévolutionnaire - celle des socialistes modérés surtout - proposassent des mesures et des solutions qui cherchaient à ramener la Révolution en arrière au lieu de tenter de la dégager de l'impasse pour la faire avancer.

Ainsi, certains éléments demandaient le retour à la liberté de commerce et surtout la convocation d'une Assemblée constituante.

Mais, trois faits essentiels sont à signaler.

1° Les éléments en question étaient loin de prévaloir dans l'ensemble du mouvement. Ils n'étaient nullement les plus forts ni les plus audacieux. La liberté de propagande pour les gauches, la liberté d'action pour les masses, pouvaient encore, avec l'aide des bolcheviks sincères, sauver la situation amener une solution et donner à la Révolution un nouvel élan dans le bons sens.

2° N'oublions pas qu'au point de vue général, le bolchevisme représentait lui aussi un système réactionnaire. Il y avait donc deux forces réactionnaires en présence : l'une composée de certains éléments antibolchevistes, tirait en arrière ; l'autre - le bolchevisme lui-même - paralysait et pétrifiait la Révolution. La seule force vraiment révolutionnaire se trouvait ailleurs.

3° Justement, d'autres éléments représentaient cette véritable force révolutionnaire. Et - ce qui nous importe ici - Cronstadt en était le représentant le plus important.

Ceux de Cronstadt envisageaient une solution qui, tout en étant hostile au bolchevisme, n'avait cependant rien de commun avec les idées rétrogrades, comme celle de l'Assemblée constituante ou celle de retour au capitalisme privé.

L'action menée par Cronstadt, au début même des troubles, en fait foi.

En réponse à certaines proclamations et à une propagande exigeant la convocation de la Constituante, Cronstadt envoya (bien entendu, clandestinement) des délégués à des usines, fabriques et ateliers de Pétrograd pour déclarer aux ouvriers ce qui suit :

Toute l'énergie révolutionnaire de Cronstadt, ses canons et ses mitrailleuses seront résolument dressés contre l'Assemblée constituante et contre tout retour en arrière. Mais si les ouvriers désabusés de la " dictature du prolétariat ", se dressent contre les nouveaux imposteurs, pour les " Soviets libres ", pour la liberté de parole, de presse, d'organisation et d'action des travailleurs : ouvriers et paysans, et de tous les courants idéologiques : anarchistes, socialistes-révolutionnaires de gauche, etc., si les ouvriers se soulèvent pour une troisième Révolution vraiment prolétarienne, pour les mots d'ordre d'octobre, alors Cronstadt les appuiera de toutes ses forces, unanimement prête à vaincre ou à mourir.

Les meetings spontanés dans toutes les grandes usines commencèrent le 22 février.

Le 24, les troubles prirent une tournure plus grave.

Dès le matins les autorités entreprirent, aux fins d' " épuration ", une révision des fiches individuelles des ouvriers de l'usine Troubotchny, une des plus importantes de Pétrograd. Cela fit déborder la coupe. L'usine cessa le travail. Quelques centaines d'ouvriers allèrent à d'autres usines afin de faire débrayer le personnel. Bientôt l'usine Baltique, la fabrique Laferme et l'usine de munitions Patronny se joignirent à la grève.

Une foule de 2.000 à 3.000 ouvriers, très agités, se forma dans la rue et tenta de manifester. Le gouvernement " ouvrier et paysan ", qui disposait déjà de quelques forces policières et militaires spécialement dressées, suffisantes pour combattre de tels mouvements, dépêcha sur place des détachements d'étudiants de l'Académie Militaire, aspirants officiers (dits " Koursanti "). Des collisions eurent lieu entre ces troupes et la foule sans armes. Les ouvriers furent dispersés. Par ailleurs, la police et les troupes empêchèrent plusieurs meetings.

Le 26 février, le mouvement s'accentua encore. Il se répandit dans toute la ville. Les grévistes firent " débrayer " les ouvriers des arsenaux de l'Amirauté et ceux du port " Galernaïa ".

Des masses d'ouvriers se rassemblaient ça et là. Elles furent de nouveau dispersées par les formations spéciales.

Voyant les désordres s'amplifier, le gouvernement alerta la garnison de la capitale. Mais celle-ci était aussi en effervescence. Plusieurs unités déclarèrent qu'elles n'avaient pas à se battre contre les ouvriers. Elles furent désarmées ; mais le gouvernement ne pouvait plus compter sur ces troupes. Il s'en passa, d'ailleurs, ayant amené, de la province et de certains " fronts " de la guerre civile des détachements d'élite, communistes par excellence.

Le même jour, le gouvernement créa à Pétrograd un " Comité de Défense ", sous la présidence de Zinovieff, pour coordonner toute l'action contre le mouvement.

Le 26 février, à la séance du Soviet de Pétrograd, un communiste notoire, Lachévitch, membre dudit Comité et aussi du Conseil militaire révolutionnaire de la République, fit un rapport sur la situation. Il dénonça les ouvriers de l'usine Troubotchny comme meneurs des troubles, les qualifiant d' " hommes qui ne pensaient qu'à leur intérêt personnel " et de " contre-révolutionnaires ". En conséquence l'usine fut fermée et les ouvriers se trouvèrent privés automatiquement de leur ration de vivres.

Au cours de là même séance, le Commissaire de la flotte baltique, Kouzmine, signala pour la première fois une certaine effervescence parmi les équipages des navires de guerre en rade de Cronstadt.

A partir du 27 février, un nombre considérable de proclamations de toutes sortes furent diffusées dans les rues et apposées aux murs de la capitale. L'une des plus caractéristiques disait :

Le 28 février, les forces militaires communistes, arrivées du dehors, envahirent Pétrograd. Aussitôt une répression impitoyable s'abattit sur les travailleurs. Désarmés, ceux-ci ne purent résister. En deux jours les grévistes furent réduits par la force et l'agitation ouvrière écrasée " par une main de fer ", selon l'expression de Trotsky.

Or, c'est précisément le 28 février que Cronstadt se mit en mouvement.

9.4.5 Cronstadt appuie les ouvriers de Pétrograd. -
Son premier geste. - La riposte et l'attitude du gouvernement.

Rapidement, le mouvement s'étendit à toute la flotte de Cronstadt et gagna aussi les régiments rouges de la garnison.

La résolution ne portait aucun caractère agressif ; elle se bornait à formuler les aspirations des travailleurs et des marins.

Quelques commissions de marins furent envoyées à Pétrograd afin d'établir une liaison plus étroite avec les ouvriers de la capitale et obtenir une information exacte sur la situation.

Ainsi le mouvement des marins avait un caractère tout à fait pacifique et loyal. Il appuyait moralement certaines revendications des travailleurs, ce qui n'était nullement anormal dans un " Etat ouvrier ", dirigé par un " Gouvernement prolétarien ".

Le 1er mars une réunion publique eut lieu sur la place de l'Ancre. Elle fut convoquée officiellement par la première et la seconde escadres de la flotte baltique. L'annonce parut dans l'organe du Soviet de Cronstadt.

Le même jour, le président de l'Exécutif central panrusse Kalinine, et le Commissaire de la flotte baltique Kouzmine, arrivèrent à Cronstadt. Kalinine fut reçu avec les honneurs militaires, avec musique et bannières déployées.

16.000 marins, soldats rouges et travailleurs assistèrent à la réunion. Elle fut présidée par le président du Comité exécutif du Soviet de Cronstadt, le communiste Vassilieff. Kalinine et Kouzmine étaient présents.

Les délégués des commissions envoyées à Pétrograd firent leurs rapports au meeting. Vivement indignée, la réunion exprima sa désapprobation des méthodes employées par les communistes pour étouffer les légitimes aspirations des ouvriers de Pétrograd. La résolution adoptée la veille par le Pétropavlovsk fut alors présentée à l'assemblée. A la discussion, le président Kalinine et le Commissaire Kouzmine attaquèrent avec une extrême violence la résolution, les grévistes de Pétrograd et les marins de Cronstadt. Mais leurs discours n'eurent aucun effet. La résolution du Pétropavlovsk, mise aux voix par un matelot, Pétritchenko, fut adoptée à l'unanimité.

" La résolution fut adoptée par la majorité écrasante de la garnison de Cronstadt. Elle fut lue au meeting général de la ville le 1er mars, en présence de près de 16.000 citoyens, et adoptée à l'unanimité. Le président du Comité exécutif de Cronstadt, Vassilieff, et le camarade Kalinine votèrent contre la résolution. " C'est dans les termes ci-dessus que le Commissaire Kouzmine nota l'événement.

Voici le texte intégral de ce document historique :

Puisque la validité des mandats du Soviet de Cronstadt allait expirer, la réunion décida de convoquer une conférence de délégués des navires, de la garnison, des ateliers, des syndicats et des différentes institutions soviétiques, pour le 2 mars, afin de discuter les modalités des nouvelles élections. Cette décision était parfaitement conforme à la Constitution soviétique. La Conférence fut officiellement et régulièrement annoncée dans les Izvestia, organe officiel du Soviet.

Le 2 mars, plus de 300 délègues se réunirent dans la Maison d'Education, ancienne Ecole des Ingénieurs.

La grande majorité des délégués n'appartenait à aucun parti politique. Les délégués communistes formaient une minorité ; néanmoins selon la coutume, les rapporteurs de la question : " Les buts et les tâches de la Conférence des délégués ", furent désignés parmi ceux-ci.

La réunion lut ouverte par le marin Pétritchenko. Elle élit, au scrutin public, un bureau de cinq membres. L'un d'eux raconta lulus tard que les membres de la Conférence étaient exclusivement des marins, des soldats rouges, des ouvriers et des employés soviétiques. Naturellement, il n'y avait, parmi les délégués, aucun " officier de l'ancien régime " (insinuation lancée par les communistes de Pétrograd ).

L'ordre du jour portait : les nouvelles élections au Soviet. On voulait les organiser sur une base plus libre et plus juste, tenant compte de la résolution adoptée la veille. On désirait un Soviet capable de poursuivre les taches fixées par celle-ci.

L'esprit de la Conférence était tout à fait " soviétique ". Cronstadt exigeait des Soviets libres de toute emprise des partis politiques, Soviets qui seraient vraiment le reflet des aspirations des travailleurs et exprimeraient leur volonté. Cela n'empêchait nullement les délégués - adversaires du régime arbitraire des commissaires bureaucrates, mais non pas de celui des Soviets - d'êtres loyaux, de sympathiser avec le parti communiste comme tel et de désirer une solution pacifique des problèmes urgents.

Mais laissons raconter les événements à ceux de Cronstadt eux-mêmes.

Voilà ce qu'ils relatent dans les Izvestia du Comité révolutionnaire provisoire de Cronstadt, n° 9, du 11 mars 1921. (La " résolution " se trouve dans le n° 1 du 3 mars) :

La décision de créer ce Comité, prise à l'unanimité quelques instants avant la clôture de la séance, sous l'impression de toutes les rumeurs alarmantes et des menaces de Kouzmine de Kalinine et de Vassilieff, laissa entendre que " le Bureau de la Conférence et le président Pétritchenko étaient chargés de remplir provisoirement les fonctions d'un Comité Révolutionnaire, faute du temps nécessaire pour créer un tel Comité d'une façon plus formelle ".

Entre autres, on savait positivement qu'aussitôt après le meeting populaire du 1er mars, les Communistes de Cronstadt entreprendraient des préparatifs sérieux en vue d'une action militaire contre le mouvement .

En effet, le Comité communiste local, notamment, se mit à armer abondamment les membres du parti. Il ordonna au commissaire de la forteresse de prélever sur les stocks et de remettre aux cellules communistes des fusils, des mitrailleuses et des munitions.

Il est hors de doute que les chefs communistes de Cronstadt eussent ouvert les hostilités dès le 2 mars et empêché la Conférence des délégués de se réunir si un imprévu n'était venu contrecarrer leurs projets.

Sur les quelque 2.000 communistes inscrits à Cronstadt la grande majorité n'était que des " communistes de registre ", venus au parti pour des raisons personnelles, non par conviction. Dès le début des événements, cette " masse Communiste " abandonna ses chefs et vint rejoindre le mouvement général. Or, les chefs seuls, même soutenus par un certain nombre de " koursanti " séjournant à Cronstadt, et aveuglément dévoués au parti, ne pouvaient espérer résister à la flotte, à la garnison et à la population tout entière. C'est pourquoi les chefs abandonnèrent l'idée d'une lutte armée immédiate à l'intérieur de Cronstadt. Une partie d'entre eux s'enfuit. Une autre se rendit aux forts environnants pour tenter de les soulever contre le mouvement. Les " koursanti " les suivirent. Ils visitèrent les forts les uns après les autres, mais ne trouvèrent nulle part l'appui recherché. Finalement, ils se rendirent à la " Pointe Rouge " ( Krasnaïa Gorka ", voir la carte.)

C'est ainsi que, dans la soirée du 2 mars, Cronstadt n'avait d'autre " Pouvoir " que celui du Comité Révolutionnaire Provisoire.

Le 3 mars parut le premier numéro des Izvestia (Nouvelles, Informations) du Comité Révolutionnaire Provisoire.

On y trouve en première place une sorte de manifeste ainsi conçu :

Ils utilisèrent simultanément plusieurs procédés : 1° ils se hâtèrent d'assurer leur maîtrise sur les points stratégiques importants autour de Cronstadt et de Pétrograd, tels que : la Pointe-Rouge (Krasnaïa Gorka), Oranienbaum, Lissy Noss, etc. ; 2° ils maintinrent l'état de siège à Pétrograd et prirent des mesures militaires répressives extraordinaires pour sauvegarder " l'ordre " ; 3° ils firent certaines concessions - nous avons parlé de la suppression des " barrages " autour de la capitale - pour calmer les ouvriers ; 4° ils procédèrent, sous le commandement suprême de Trotsky, à la rapide mise sur pied d'un corps d'armée spécial aux fins d'une attaque directe de Cronstadt ; 5° ils déclenchèrent une violente campagne de mensonges et de calomnies contre ceux de Cronstadt, dans le but de tromper l'opinion et de justifier leur action.

Cette propagande acharnée commença dès le 2 mars.

Dans le numéro 2 des Izvestia du Comité Révolutionnaire en date du 3 mars, nous trouvons, à côté de diverses notes d'ordre administratif et économique, l'information suivante :

Dans le numéro 4 des Izvestia du Comité, du 6 mars, nous lisons ceci :

Avant de le reproduire, le journal le commente dans une note intitulée : " Ils continuent à calomnier ".

La note réfute les inventions bolchevistes dans les termes suivants :

Il y avait en effet, à Cronstadt, un ex-général tzariste du nom de Kozlovsky. Ce fut Trotsky, ce grand restaurateur des ex-généraux du tzar en tant que spécialistes, qui l'établit là comme artilleur spécialisé. Tant que ce personnage fut inscrit au service des bolcheviks, ceux-ci fermèrent les yeux sur son passé. Mais dès que Cronstadt se révolta, ils mirent à profit la présence de leur " spécialiste " pour en faire un épouvantail.

Ce Kozlovsky ne joua aucun rôle dans les événements de Cronstadt, non plus que ses aides, cités par les bolcheviks : Borkser, Kostromitinoff et Chirmanovsky, dont l'un était simple dessinateur. Mais les bolcheviks exploitèrent leurs noms avec habileté pour dénoncer les marins comme ennemis de la République et présenter leur mouvement comme contre-révolutionnaire. Les agitateurs communistes furent envoyés dans les usines et les ateliers de Pétrograd et de Moscou afin d'appeler le prolétariat à se dresser contre Cronstadt, " ce nid de la conspiration blanche, dirigée par le général Kozlovsky " et " s'associer au soutien et à la défense du gouvernement des ouvriers et paysans contre la rébellion blanc-gardiste de Cronstadt. "

Kozlovsky lui-même ne put que hausser les épaules lorsqu'il apprit le rôle que les bolcheviks lui faisait jouer dans les événements. Il raconta, plus tard, que le commandant bolchevik de la forteresse de Cronstadt s'était enfui aussitôt après la constitution du Comité Révolutionnaire Provisoire. Conformément aux règlements bolchevistes, c'était le chef de l'artillerie - le général Kozlovsky en l'occurrence - qui devait le remplacer. Mais comme ces règlements n'avaient plus aucune valeur, le pouvoir communiste étant remplacé par celui du Comité Révolutionnaire, Kozlovsky refusa d'occuper ce poste. Le Comité Révolutionnaire désigna alors un autre spécialiste, un certain Solovianoff, comme commandant de la forteresse. Et quant à Kozlovsky, il fut chargé de diriger les services techniques de l'artillerie. Ses aides, personnages absolument insignifiants, restèrent eux aussi totalement à l'écart du mouvement.

Ironie historique : ce fut précisément un important ex-officier tzariste, le fameux Toukhatchevsky (récemment fusillé par ordre de Staline), qui assuma, par ordre de Trotsky, la charge de commander l'ensemble des forces destinées à agir contre Cronstadt. Il y a mieux : tous les " spécialistes ", toutes les vedettes du tzarisme, passés au service des bolcheviks, participèrent à l'élaboration du plan de siège et d'attaque de Cronstadt. Et quant à ceux de Cronstadt, calomniés par leurs cyniques adversaires, ils n'avaient à leur disposition, comme spécialistes techniques ou militaires, que la pâle personne de Kozlovsky et trois ou quatre autres personnages absolument nuls au point de vue politique.

Le mouvement de Cronstadt éclata spontanément. Si ce mouvement avait été l'aboutissement d'un plan conçu et préparé d'avance, on ne l'aurait certainement pas déclenché au début de mars, moment le moins favorable. En effet, quelques semaines encore et Cronstadt, libéré des glaces, devenait une forteresse à peu près imprenable, ayant à sa disposition une flotte puissante, menace terrible pour Pétrograd. Ravitaillé du dehors, Cronstadt aurait pu alors non seulement tenir très longtemps, mais même vaincre. La plus grande chance du gouvernement bolcheviste fut, justement, la spontanéité du mouvement et l'absence de toute préméditation, de tout calcul dans l'action des marins.

Il n'y eut pas de " révolte " à Cronstadt, au propre sens du mot. Il y eut un mouvement spontané et pacifique, absolument naturel et légitime dans les circonstances données qui engloba rapidement la ville, la garnison et la flotte tout entières.

Tremblant pour leur pouvoir, leurs postes et leurs privilèges, les bolcheviks forcèrent les événements et obligèrent Cronstadt à accepter la lutte armée.

9.4.6 La riposte de Cronstadt.

Par son journal et ses radios, le Comité Révolutionnaire faisait connaître aux masses laborieuses de Russie et du monde les véritables buts et aspirations du mouvement, en réfutant en même temps les mensonges du gouvernement communiste.

Ainsi, le numéro 4 des Izvestia du 6 mars reproduit l'appel radiodiffusé suivant du Comité Révolutionnaire :

Ainsi, ils répandirent le bruit que les communistes de Cronstadt subissaient toutes sortes de violences de la part des " mutins ".

A plusieurs reprises, Cronstadt rétablit la vérité.

Au numéro 2 des Izvestia du 4 mars, on trouve la note suivante :

Au numéro 7, du 9 mars, nous lisons :

Le Comité prit des mesures systématiques pour " nettoyer la ville ". De nombreux ouvriers, soldats et marins suspects de sympathie pour Cronstadt furent emprisonnés. Tous les marins de Pétrograd et divers régiments de l'armée, considérés " politiquement suspects ", furent envoyés en des régions lointaines.

Dirigé par son président Zinoviev, le Comité assuma le contrôle complet de la ville et de la province de Pétrograd. Tout le district nord fut déclaré en état de guerre et toutes les réunions furent interdites. On prit des précautions extraordinaires pour protéger les institutions gouvernementales et on plaça des mitrailleuses dans l'hôtel " Astoria ", occupé par Zinoviev et les autres hauts fonctionnaires bolchevistes.

Une grande nervosité régnait à Pétrograd. De nouvelles grèves éclataient et on colportait de persistantes rumeurs sur des tumultes ouvriers qui auraient eu lieu à Moscou et sur des révoltes agraires qui se seraient produites dans l'Est et en Sibérie.

La population, qui ne pouvait pas avoir confiance dans la presse, écoutait avidement les bruits les plus excessifs, quoique manifestement faux. Tous les regards se portaient vers Cronstadt dans l'attente d'événements importants.

En attendant, des prescriptions collées aux murs ordonnaient le retour immédiat des grévistes à leurs usines, interdisaient la suspension du travail et prévenaient la population de ne pas se réunir dans les rues. " En cas de rassemblement - y lisait-on -les troupes recourront aux armes et, en cas de résistance, l'ordre est de fusiller sur place. "

Pétrograd était dans l'impuissance d'agir. Soumise à la plus ignoble terreur, obligée de se taire, la capitale fondait tous ses espoirs sur Cronstadt.

9.4.7 La vie intérieure de Cronstadt pendant la lutte.
Sa presse. - Le sens et les buts de sa lutte.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire, dont le siège se trouvait au début à bord du Pétropavlovsk, ne tarda pas à être transféré à la " Maison du Peuple ", dans le centre de Cronstadt, de façon qu'il fût, comme le disaient les Izvestia, " en contact plus suivi avec la population ".

D'autre part, le nombre de ses membres - cinq seulement au début - ayant été jugé insuffisant pour faire face à toutes les nécessités de l'heure, on le porta rapidement à quinze.

Les Izvestia publièrent le compte rendu des premiers actes du Comité dans les termes suivants (n° 3, du 5 mars) :

Les communistes eux-mêmes subirent la contagion de cette fraternité de toute la ville. Ils participèrent aux préparatifs pour les élections du Soviet de Cronstadt.

Les pages des Izvestia apportent d'abondantes preuves de cet enthousiasme général, réapparu dès que les masses sentirent avoir retrouvé, dans les Soviets libres, le véritable chemin de l'émancipation et l'espoir de faire aboutir la vraie Révolution .

Le journal abonde en notes, en résolutions, en appels de toute sorte, émanant de citoyens isolés ou de divers groupements et organismes, où se donnent libre cours cet enthousiasme, le sentiment de solidarité, le dévouement, le désir d'agir, d'être utile, de prendre part à l'oeuvre commune.

Le principe : " Droits égaux pour tous, privilèges pour personne ", fut établi, et il fut maintenu rigoureusement.

La ration de vivres fut unifiée. Les marins qui, sous le régime bolcheviste, recevaient des rations beaucoup plus élevées que les ouvriers, décidèrent de ne pas accepter plus que ce qu'on donnait à l'ouvrier ou au citoyen. Les meilleures rations et les rations spéciales furent accordées uniquement aux malades et aux enfants.

Nous venons de dire que cet élan général gagna les communistes. Il bouleversa l'opinion de beaucoup des leurs.

Les pages des Izvestia contiennent de nombreuses déclarations de groupements et organisations communistes de Cronstadt qui condamnent l'attitude du gouvernement central et appuient la ligne de conduite et les mesures prises par le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Mais il y a mieux que cela. Un très grand nombre de communistes de Cronstadt annoncèrent publiquement leur abandon du parti. Dans divers numéros des Izvestia, on publia des centaines de noms de communistes que leur conscience empêchait de rester dans le parti du bourreau " Trotsky ", comme s'exprimaient quelques-uns. Les démissions du parti communiste furent bientôt si nombreuses que le journal, faute de place, dut renoncer à les annoncer immédiatement et déclara ne pouvoir les passer autrement qu'en les groupant, et cela selon les possibilités. On avait l'impression d'un exode général.

Quelques lettres prises au hasard, parmi une grande quantité d'autres, donnent un aperçu suffisant de ce revirement bien significatif.

Voici quelques-unes de ces lettres :

Herman Kanaïeff, officier de l'Armée rouge, fils d'un exilé du procès des 193. (Izvestia n° 3, du 5 mars.)

Rojkali, membre du parti communiste russe (bolch.). (Izvestia, n° 4 du 6 mars.)

André Bratacheff, ex-membre du parti communiste n° 537.575, (Izvestia, n° 7, du 9 mars).

L. Koroleff, commandant la 5e Batt., 4e Div., (Izvestia, n° 7, du 9 mars.)

Maria Nikolaïevna Chatel ! institutrice, (lzvestia, n° 8, du 10 mars.)

Suivent 17 signatures. (Izvestia, n° 8, du 10 mars.)

T. Dénissoff, instituteur à la 2e école primaire (Izvestia , n° 10, du 12 mars.)

Miloradovitch, Bezsonoff, Markoff, ex-membre du parti communiste, Fort " Totleben ". Izvestia, n° 10, du 12 mars.)

P. Grabégeff , candidat du parti, président du syndicat des ouvriers du bâtiment. (Izvestia , n° 10, du 12 mars.)

(N° 5, du 7 mars).

(N° 7, du 9 mars).

(N° 11, du 13 mars).

(N° 14, du 16 mars).

Le détachement du fort de " Krasnoarméietz " (lzvestia, n° 5, du 7 mars.)

Ce ne furent pas eux qui voulurent la lutte armée.

Ils cherchèrent à résoudre le conflit par des moyens pacifiques et fraternels : la réélection libre des Soviets ; une entente avec les communistes ; la persuasion ; la libre action des masses laborieuses.

La lutte fratricide leur fut imposée. Et, au fur et à mesure que les tragiques événements se précipitaient, ils étaient de plus en plus décidés à lutter jusqu'au bout pour leur noble et juste cause.

Un point significatif de leur attitude fut la façon dont ils entendaient accepter d'être aidés dans leur action.

Ils recevaient des propositions d'aide de divers côtés, notamment de la part des socialistes-révolutionnaires de droite. Mais ils refusaient toute aide venant de droite. Et quant aux courants de gauche, ils n'admettaient leur aide que sous une forme libre, sincère, dévouée, fraternelle et apolitique. Ils acceptaient la collaboration d'amis, mais non pas la pression. Ni le " diktat " (9).

Quatorze numéros des Izvestia du " Comité Révolutionnaire Provisoire " ont paru en tout pendant la révolte, du 3 au 16 mars.

La noble, l'ardente aspiration des révoltés à une vie nouvelle, vraiment libre, pour Cronstadt et pour toute la Russie, leurs espoirs, leur sublime dévouement et leur décision ferme de se défendre " jusqu'à la dernière goutte de sang " dans la lutte qui leur fut imposée, tous ces traits essentiels se reflètent fidèlement dans une série d'articles de leur journal où ils expliquaient leur position, formulaient leurs aspirations, cherchaient à persuader les aveugles et les trompés, répondaient, comme nous l'avons déjà vu, aux calomnies et aux actes des communistes.

Parcourons ces pages historiques, presque totalement inconnues. Elles devraient être lues et relues par les travailleurs de tous les pays. Ces documents devraient les faire réfléchir et les mettre en garde contre l'erreur fondamentale qui perdit la Révolution russe en 1917, et qui menace déjà la prochaine révolution dans d'autres pays : l'action sous l'égide des partis politiques ; la reconstruction d'un pouvoir politique ; l'instauration d'un nouveau gouvernement ; l'organisation d'un Etat centralisé, sous de nouvelles étiquettes vides de sens réel, telles que : " dictature du prolétariat ", " gouvernement prolétarien ", " Etat ouvrier et paysan ", etc. (Ces documents, comme l'épopée de Cronstadt elle-même, prouvent jusqu'à l'évidence que ce qui doit être vraiment ouvrier et paysan, ne peut être ni gouvernemental ni étatiste, et que ce qui est gouvernemental et étatiste ne peut être ni ouvrier ni paysan.

Le premier numéros du 3 mars 19'21, contient, en plus de quelques renseignements et de petites notes administratives, le Manifeste " A la population de la Forteresse et de la Ville de Cronstadt " et la fameuse " Résolution " des marins, déjà cités .

Au n° 2 du 4 mars, dont nous avons, également, cité certaines déclarations et reproduit le radiogramme de Moscou, figure, parmi d'autres notes et dispositions administratives, le significatif " Appel " que voici :

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Nous croyons toutefois utile de reproduire l'éditorial de ce numéro :

Ecoute, Trotsky !

Le n° 9 (11 mars) publie un ardent appel : " Aux camarades ouvriers et paysans ", dont nous extrayons ces quelques passages essentiels :

Relevons, cependant, ces quelques lignes dans un article intitulé : " Les étapes de la Révolution " :

A u n° 12, du 14 mars, nous trouvons le curieux article que voici :

TOUT LE POUVOIR AUX SOVIETS ET NON AUX PARTIS !

LE POUVOIR DES SOVIETS LIBÉRERA LES TRAVAILLEURS DES CHAMPS DU JOUG DES COMMUNISTES.

LÉNINE DIT : " LE COMMUNISME, C'EST LE POUVOIR DES SOVIETS PLUS L'ELECTRIFICATION ", MAIS LE PEUPLE A CONSTATE QUE LE COMMUNISME BOLCHEVISTE C'ETAIT L'ABSOLUTISME DES COMMISSAIRES PLUS LES FUSILLADES.

LES SOVIETS, ET NON PAS LA CONSTITUANTE, SONT LE REMPART DES TRAVAILLEURS.

VIVE CRONSTADT ROUGE AVEC LE POUVOIR DES SOVIETS LIBRES !

9.5.1 L'attaque de Cronstadt. -
Sa dernière lutte. - La fin de son indépendance.

Dans le n° 5 des Izvestia, du 7 mars, nous trouvons les détails des pourparlers concernant l'envoi d'une délégation de Pétrograd à Cronstadt aux fins d'information. Voici ce que nous lisons :

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Les ouvriers`de Pétrograd ne savaient rien de ce qui se passait à Cronstadt. Les seules informations étaient données par la presse communiste, et ses bulletins parlaient toujours du " général tsariste Kozlovsky qui avait organisé la rébellion contre-révolutionnaire à Cronstadt ".

La population attendait avec anxiété la session convoquée par le Soviet de Pétrograd, qui devait décider de l'attitude à adopter.

Le Soviet se réunit le 4 mars. Seuls, les membres convoqués pouvaient assister à cette réunion ; c'étaient, généralement, des communistes.

Voici en quels termes l'anarchiste Alexandre Berkman, qui put assister à cette réunion, la décrit dans son excellente étude sur la révolte de Cronstadt, étude dont il a puisé la documentation à la même source authentique que nous utilisons pour notre exposé : aux Izvestia du Comité Révolutionnaire Provisoire, aux documents soviétiques et aux témoignages contrôlés (13) :

Voici le document :

Quelques anarchistes de Pétrograd, encore en liberté tentèrent un dernier effort pour inciter les bolcheviks à renoncer à attaquer Cronstadt. Ils considéraient de leur devoir, devant la Révolution, de tenter cet ultime effort pour empêcher le massacre imminent de l'élite révolutionnaire de la Russie : les marins et les ouvriers de Cronstadt. Ils envoyèrent le 5 mars une protestation au Comité de Défense, soulignant les intentions pacifiques et les justes revendications de Cronstadt, rappe1ant aux communistes l'histoire révolutionnaire héroïque des marins et proposant un moyen de résoudre le conflit, moyen digne de camarades et de révolutionnaires.

Voici le document (14) :

Le 6 mars, Trotsky acheva les préparatifs pour l'attaque. Les divisions les plus fidèles prélevées sur tous les fronts, les régiments de " koursanti ", les détachements de la Tchéka et les unités militaires composées de communistes, furent concentrés dans les forts de Sestroretsk, de Lissy Noss et de Krasnaïa Gorka (15), ainsi que dans les positions fortifiées du voisinage. Les meilleurs techniciens militaires furent envoyés sur le théâtre des opérations pour établir le plan de blocus et d'attaque de Cronstadt. Toukhatchevsky fut désigné comme commandant en chef des troupes.

Le 7 mars, à 6 h. 45 de l'après-midi, les batteries de Sestroretsk, de Lissy Noss et de Krasnaïa Gorka commencèrent à bombarder Cronstadt.

Une avalanche d'obus, de bombes et aussi de proclamations arrogantes, jetées par des avions, s'abattit sur la ville. A plusieurs reprises, " la bande de corbeaux " installée à Krasnaïa Gorka : Trotsky, Toukhatchevsky, Dybenko et autres, lança l'ordre de s'emparer de la forteresse assiégée, par un foudroyant assaut. Ces tentatives restèrent vaines. Les attaques les plus furieuses furent repoussées par les vaillants défenseurs. Le bombardement ne créa pas la moindre panique dans la Ville. Au contraire, il attisa la colère de la population et raffermit sa volonté de résister jusqu au bout.

Le n° 6 des Izvestia (8 mars) fait, pour la première fois, état de la nouvelle situation. Il porte en tête cette manchette : LE PREMIER COUP DE FEU DE TROTSKY EST LE SIGNAL DE DÉTRESSE DES COMMUNISTES.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire publia ensuite son premier " communiqué " que voici :

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Terribles furent ces premières tentatives pour prendre d'assaut la forteresse au prix de sacrifices humains insensés. Les marins le déplorèrent profondément en termes émouvants adressés à leurs frères d'armes trompés, qui croyaient Cronstadt contre-révolutionnaire.

S'adressant aux soldats rouges qui combattaient pour les communistes, les Izvestia du 10 mars disaient (n° 8) :

La garnison de Cronstadt était composée de quelque 14.000 hommes dont environ 10.000 marins. Cette garnison devait défendre un front vaste et de nombreux forts et batteries, disséminés dans le golfe. Les continuelles attaques des bolcheviks qui recevaient sans cesse des renforts, le manque de vivres, les longues nuits de froid, tout contribuait à diminuer la vitalité de Cronstadt. Mais les marins furent d'une persévérance héroïque, espérant jusqu'au dernier moment que leur noble exemple serait suivi par le pays.

La lutte fut trop inégale.

Les soldats bolchevistes se rendaient pourtant par milliers ; d'autres se noyaient par centaines sous la glace devenue fragile pleine de crevasses et de fondrières à la suite du dégel, ou morcelée par les obus. Mais ces pertes ne diminuaient en rien l'intensité des attaques : des renforts frais arrivaient, arrivaient sans cesse.

Que pouvait la ville, seule, contre cette marée montante ?

Elle s'efforçait de tenir. Elle espérait obstinément une révolte générale imminente des ouvriers et des soldats rouges de Pétrograd et de Moscou, révolte qui signifierait le commencement de la " Troisième Révolution ". Et elle se battait héroïquement, jour et nuit, sur l'ensemble du front qui, tous les jours, se resserrait davantage.

Mais ni révolte ni secours n'apparaissaient ; chaque jour Cronstadt s'affaiblissait dans la résistance, et les assaillants obtenaient avantage sur avantage.

Au reste, Cronstadt n'avait point été conçu pour soutenir une attaque par l'arrière, et entre autres mensonges, les bolcheviks avaient répandu le bruit que les marins révolutionnaires voulaient bombarder Pétrograd, calomnie des plus odieuses. La fameuse forteresse avait été édifiée dans l'unique but de défendre la capitale du côté de la mer. En outre, pour le cas ou elle serait tombée aux mains de l'ennemi, les batteries des côtes du golfe et les forts de Krasnaïa Gorka avaient été édifiés pour répondre à une attaque combinée contre Cronstadt et non contre Pétrograd. Les constructeurs n'avaient pas renforcé spécialement la partie arrière de Cronstadt. Or, c'est de ce côté que la ville était assaillie .

Et, précisément, les bolcheviks renouvelaient sur ce point leurs attaques presque chaque nuit.

Pendant toute la journée du 10 mars, l'artillerie communiste balaya sans cesse l'île entière du sud au nord.

Dans la nuit du 12 au 13, les communistes attaquèrent par le sud, en utilisant à nouveau les " suaires " blancs. (" Le 11 mars, un brouillard épais empêcha le tir ", dit le communiqué des Izvestia.) Dans cette attaque, des centaines de " koursanti " furent une fois de plus sacrifiés.

Les jours suivants, la lutte devint de plus en plus inégale. Les héroïques défenseurs étaient épuisés par la fatigue et les privations. On se battait maintenant aux abords immédiats de la ville. Les communiqués des opérations, publiés quotidiennement par le Comité Révolutionnaire, devenaient de plus en plus tragiques. Le nombre des victimes augmentait rapidement.

Enfin, le 16 mars, les bolcheviks, sentant le dénouement proche, déclenchèrent une foudroyante attaque concentrée, précédée d'une furieuse préparation d'artillerie. Il fallait en finir coûte que coûte. Chaque heure de résistance de plus, chaque coup de canon parti de Cronstadt étaient autant de défis aux communistes et pouvaient soulever à tout moment, contre eux, des millions d'hommes. Déjà ils se sentaient de plus en plus abandonnés à eux-mêmes. Déjà Trotsky était obligé de mettre en jeu des détachements de Chinois et de Bachkirs. Il fallait écraser Cronstadt sans délai, sinon c'était Cronstadt qui allait faire exploser le pouvoir bolcheviste.

Dès le matin, les gros canons de la Krasnaïa Gorka firent pleuvoir sur la ville, sans répit, des obus qui portaient ruines et incendies. Des avions lançaient des bombes dont l'une détruisit l'hôpital malgré son insigne visible de la Croix-Rouge.

Ce bombardement furieux fut suivi d'un assaut général : par le nord, le sud et l'est.

Le plan d'attaque, écrivit plus tard Dybenko, ex-commissaire bolcheviste de la Flotte et futur dictateur de Cronstadt, fut préparé dans ses plus minutieux détails selon les directives du commandant en chef, Toukhatchevsky, et de l'état-major de l'armée du Sud. L'attaque des forts débuta au crépuscule. " Les suaires blancs et la valeur des koursanti, a écrit Dybenko, donnèrent la possibilité d'avancer en colonnes. "

Néanmoins, en plusieurs endroits, après un combat acharné à la mitrailleuse, l'ennemi fut rejeté.

Çà et là, dans le fracas de la lutte sous les murs de la ville, les marins manoeuvraient habilement, s'élançaient vers les points les plus menacés, donnaient des ordres, lançaient des appels. Un véritable fanatisme de bravoure s'empara des défenseurs. Personne ne pensait ni au danger ni à la mort. " Camarades, entendait-on de temps à autre, camarades, armez vite les derniers détachements ouvriers ! Que tous ceux qui sont capables de tenir les armes viennent au secours ! " Et les derniers détachements se formaient, s'armaient arrivaient en hâte pour prendre immédiatement part au combat.

Les femmes du peuple firent preuve d'un courage et d'une activité surprenants ; dédaignant le danger, elles avançaient loin de la ville, porteuses de munitions ; elles ramassaient les blessés des deux camps les transportaient à l'hôpital sous un feu intense, organisaient les secours.

Vers la soirée du 16 mars, la bataille restait encore indécise.

Toutefois les miliciens parcoururent les rues à cheval en invitant les non-combattants à se réfugier dans des lieux sûrs.

Plusieurs forts avaient été pris.

Au cours de la nuit, des communistes laissés en liberté à l intérieur de la ville réussirent à indiquer aux assaillants l'endroit le plus faible de Cronstadt : la Porte de Pétrograd.

Vers 7 heures du matin, le 17 mars, les bolcheviks forcèrent celle-ci après un suprême assaut, et avancèrent en combattant jusqu'au centre de la ville : la fameuse place de l'Ancre.

Mais les marins ne se tinrent pas encore pour vaincus : ils continuaient à se battre " comme des lions ", défendant chaque quartier, chaque rue, chaque maison. C'est au prix de gros sacrifices que les soldats rouges arrivèrent à prendre fermement pied dans quelques secteurs. Les membres du Comité Révolutionnaire passaient encore d'un endroit menacé à un autre, faisant manoeuvrer les combattants, organisant la lutte. L'imprimerie continuait encore à composer le n° 15 des Izvestia, qui ne parut jamais.

Toute la journée du 17 on se battit à l'intérieur de la ville. Les marins savaient que pour eux il n'y aurait pas de quartier ; ils préféraient mourir en combattant plutôt que d'être lâchement assassinés dans les sous-sols de la Tchéka.

Ce fut un massacre brutal, une véritable boucherie. De nombreux communistes de la ville, dont la vie avait été épargnée par les marins, les trahirent, s'armèrent et les attaquèrent dans le dos. Le commissaire de la flotte de la Baltique, Kouzmine, et le président du Soviet de Cronstadt Vassilieff, libérés de la prison par les communistes, participèrent à la liquidation de la révolte.

La lutte désespérée des marins et des soldats de Cronstadt continua jusqu'à une heure avancée de la nuit. La ville qui, pendant quinze jours de lutte, n'avait fait aucun mal aux communistes, devint maintenant un vaste théâtre de fusillades, de sauvages exécutions, de véritables assassinats par paquets.

Echappés à la boucherie, certains détachements reculèrent vers la Finlande. D'autres combattirent jusqu'au dernier homme.

Au petit matin, le 18 mars, on se battait encore - ou plutôt on faisait la chasse aux révoltés - dans certains quartiers de la ville.

Les deux projets suivants des révolutionnaires restèrent inexécutés :

D'une part, les marins avaient décidé de faire sauter, à la dernière minute, les deux gros navires de guerre qui, les premiers, avaient hissé la bannière de la " Troisième Révolution " : le Pétropavlovsk et le Sébastopol. Mais lorsqu'ils voulurent réaliser ce projet, ils trouvèrent les fils électriques coupés.

D'autre part, presque toute la population de Cronstadt avait pris la décision de quitter la ville pour la laisser aux bolcheviks " morte et vide ". L'absence totale de moyens de transport empêcha l'exécution de ce projet.

Nommé commissaire de Cronstadt, Dybenko fut nanti de pleins pouvoirs pour " nettoyer la ville rebelle ". Ce fut alors une orgie de massacres. Innombrables furent les victimes de la Tchéka, exécutées en masse dans les journées qui suivirent la chute de la forteresse.

Le 18 mars, le gouvernement bolcheviste et le parti communiste fêtaient publiquement la Commune de Paris de 1871, étouffée dans le sang des ouvriers par Galliffet et Thiers. Ils célébrèrent au même moment la victoire sur Cronstadt ! Le surnom de Trotsky : " Le Galliffet de Cronstadt " ; restera dans l'Histoire.

Pendant les semaines qui suivirent, les prisons de Pétrograd furent remplies de centaines de prisonniers de Cronstadt. Chaque nuit, de petits groupes de prisonniers étaient, sur l'ordre de la Tchéka, sortis des prisons et fusillés. Ainsi finit Pérépelkine, membre du Comité Révolutionnaire Provisoire de Cronstadt. Un autre membre du Comité, Verchinine, fut traîtreusement arrêté par les bolcheviks au début de la révolte. Voilà en quels termes les Izvestia racontent cet épisode dans le n° 7, du 9 mars, sous le titre : " Abus du drapeau blanc " :

Le sort des autres membres du Comité Révolutionnaire nous est inconnu.

Dans les prisons, dans les camps de concentration de la région polaire d'Arkhangelsk, dans les déserts lointains du Turkestan, les hommes de Cronstadt qui se rebellèrent contre l'absolutisme bolcheviste pour " les vrais Soviets libres " achevèrent, pendant de longues années, une existence lamentable et moururent lentement. Il ne doit plus guère en rester en vie a l'heure actuelle.

Quelque temps après la révolte, le gouvernement bolcheviste annonça une amnistie générale pour ceux des rebelles qui, ayant pu s'échapper lors de la répression, se trouvant a l'étranger ou se cachant à l'intérieur du pays, se présenteraient spontanément aux autorités.

Tous ceux qui eurent la naïveté de croire à cette " amnistie " et de se présenter furent arrêtés sur-le-champ et partagèrent le sort de leurs camarades d'armes.

Cet ignoble guet-apens - parmi tant d'autres constitue l'une des pages les plus infâmes de la véritable histoire du bolchevisme.

9.5.2 La leçon de Cronstadt.

L'essentiel pour lui et pour son parti était de se maintenir au pouvoir, coûte que coûte.

La victoire sur les rebelles le rassura pour l'instant. Mais il eut peur. Surtout pour l'avenir. Il avoua que les canons de Cronstadt obligèrent le parti " à réfléchir " et à réviser sa position.

La révisa-t-il dans le sens nettement indiqué par les troubles ouvriers et par les révoltes ? Nullement.

Le sens profond qui se dégageait de ces événements, était la nécessité pour le parti de réviser le principe de la dictature ; la nécessité pour la population laborieuse de jouir de la liberté de discussion et d'action ; la nécessité pour le pays de l'élection libre des Soviets.

Les bolcheviks se rendaient parfaitement compte que la moindre concession dans ce sens porterait un coup décisif à leur pouvoir. Or, pour eux, il s'agissait surtout et avant tout de conserver ce pouvoir en entier.

En tant que marxistes, autoritaires et étatistes, les bolcheviks ne pouvaient admettre la liberté des masses, leur indépendance d'action. Ils n'avaient aucune confiance dans les masses libres. Ils étaient persuadés que la chute de leur dictaturesignifierait la ruine de toute l'oeuvre entreprise et la mise en péril de la Révolution avec laquelle ils se confondaient. Et inversement : ils étaient convaincus qu'en conservant leur dictature - les " leviers de commande " - ils pouvaient " reculer stratégiquement " jusqu'à renoncer, momentanément, à toute leur politique économique, sans que les buts de la Révolution soient définitivement compromis. Au pis-aller, se disaient-ils, la réalisation de ces buts serait retardée.

Leurs " réflexions " portèrent donc uniquement sur cette question : " Que faire pour conserver intacte notre domination ? "

Céder, momentanément, sur le terrain économique ; accorder des concessions dans tous les domaines, sauf celui du " pouvoir " : telle fut leur première solution. Tout ce qu'ils " comprirent " c'était qu'il fallait jeter un os à la population pour apaiser son mécontentement ; il fallait lui donner quelques satisfactions, ne fût-ce qu'en apparence.

Déterminer les concessions, fixer les limites du " recul ", telle fut leur seconde préoccupation.

Ils finirent par établir " la liste " de ces concessions. Et alors, un des plus curieux sarcasmes historiques voulut que Lénine et son parti appliquassent exactement le " programme " économique qu'ils attribuaient faussement à ceux de Cronstadt, pour lequel, soi-disant, ils les combattirent et firent couler tant de sang.

Lénine proclama la fameuse " nouvelle politique économique " : la NEP.

On octroya a la population une certaine " liberté économique " : notamment, on rétablit, dans une certaine mesure, la liberté du commerce privé et de l'activité industrielle.

Ainsi le vrai sens de la " liberté " exigée par les révoltée de Cronstadt fut complètement dénaturé. Au lieu d'une libre activité créatrice et constructive des masses laborieuses , activité qui aurait permis de continuer et d'accélérer la marche vers leur émancipation totale (comme le réclamait Cronstadt), ce fut la " liberté " pour certains individus de faire du commerce, de faire des " affaires ", de s'enrichir. C'est alors qu'apparut pour quelque temps ce type du nouveau riche soviétique : le " nepman " (homme de la NEP).

Les communistes russes et étrangers ont considéré et expliqué la NEP comme un " recul stratégique ", qui permit à la dictature indispensable du parti de " respirer ", de fortifier les positions acquises ébranlées par les événements de mars, comme une sorte de " répit économique ", analogue au " répit militaire " à l'époque de Brest-Litovsk.

En effet, la NEP ne fut autre chose qu'une " halte " ; non pas pour mieux avancer par la suite, mais, au contraire pour mieux revenir au point de départ, à la même dictature féroce du parti, au même étatisme effréné, à la même domination et exploitation des masses laborieuses par le nouvel Etat capitaliste.

On recula pour mieux reprendre le chemin vers l'Etat capitaliste totalitaire, avec plus de garanties contre le danger d'une répétition éventuelle de " Cronstadt ".

Pendant la période de recul, cet Etat capitaliste naissant érigea, contre ce danger, sa " ligne Maginot ". Il employa les quelques années de la NEP à augmenter ses forces matérielles et militaires ; à créer en silence, son " appareil " politique, administratif, bureaucratique et policier, appareil néo-bourgeois ; à se sentir définitivement fort pour enserrer tout dans sa " poigne de fer " et transformer le pays entier en une caserne et en une prison " totalitaires ".

Si l'on veut parler d'un recul stratégique dans ce sens, c'est exact. Bientôt, après la mort de Lénine (en 1924) et l'avènement - après quelques luttes intestines au sein du parti - de Staline, la NEP fut supprimée, les " nepmen " furent arrêtés, déportés ou fusillés, leurs biens furent confisqués, et l'État, définitivement armé, blindé, bureaucratisé capitalisé, soutenu par 1' " appareil " et par une forte couché sociale privilégiée et avachie, établit résolument et définitivement son omnipotence.

Mais il est évident que toutes ces péripéties n'avaient plus rien de commun ni avec la Révolution Sociale, ni avec les aspirations des masses laborieuses, ni avec leur véritable émancipation.

Conformément aux directives de Lénine, ils s'engagèrent sur la voie des concessions aux capitalistes étrangers et des ententes avec ceux-là. Aux jours mêmes où ils fusillaient les marins de Cronstadt et où des monceaux de cadavres couvraient encore les glaces du golfe de Finlande, ils passèrent plusieurs contrats importants avec des capitalistes de divers pays suivant les désirs de la haute finance, du gros capitalisme de l'Entente, des impérialistes polonais.

Ils signèrent le traité commercial anglo-russe, qui ouvrit les portes du pays au capital anglais. Ils signèrent la paix de Riga en vertu de laquelle une population de 12 millions d'individus fut jetée en pâture à la Pologne réactionnaire. Ils aidèrent, par des ententes, le jeune impérialisme turc à étrangler le mouvement révolutionnaire du Caucase. Et ils s'apprêtaient à entrer en relations d'affaires avec la bourgeoisie de tous les pays, cherchant un appui de ce côté.

Nous l'avons dit ailleurs : " En étranglant la Révolution, le pouvoir (communiste) est obligé de s'assurer, de plus en plus nettement et fermement, l'aide et l'appui des éléments réactionnaires et bourgeois... Sentant le terrain se dérober sous ses pieds, se détachant de plus en plus des masses, ayant rompu ses derniers liens avec la Révolution et donné l'essor à toute une caste de privilégiés, de grands et de petits dictateurs de serviteurs, de flatteurs, d'arrivistes et de parasites, mais impuissant àcréer quoi que ce soit de véritablement révolutionnaire et positif ; après avoir rejeté et rasé les forces nouvelles, le pouvoir se voit obligé, pour se consolider, de s'adresser aux forces anciennes. C'est leur concours qu'il cherche de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. C'est d'elles qu'il sollicite accord, alliance et union. C'est à elles qu'il cède des positions, n'ayant pas d'autre issue pour assurer sa vie. Ayant perdu l'amitié des masses, il cherche des amitiés ailleurs. Il compte pouvoir subsister à l'aide de ces amitiés nouvelles. Il espère les trahir un jour pour son propre profit. En attendant, il s'embourbe, tous les jours davantage, dans une action antirévolutionnaire et antisociale. "

Cronstadt tomba. Le socialisme (capitalisme) d'Etat triompha cette fois. Il triomphe encore à l'heure actuelle.

Mais l'implacable logique des événements le mène infailliblement à la débâcle.

Son triomphe porte en lui-même le germe de sa déroute finale. Il met de plus en plus en lumière le véritable caractère de la dictature communiste. De plus en plus, les " communistes ", entraînés par la logique des choses, montrent qu'ils sont disposés à sacrifier le but, à renier tous leurs principes, à s'entendre avec n'importe qui, pour conserver leur domination et leurs privilèges.

Cronstadt fut la première tentative populaire entièrement indépendante pour se libérer de tout joug et réaliser la Révolution Sociale : tentative faite directement, résolument, hardiment par les masses laborieuses elles-mêmes, sans " bergers politiques ", sans " chefs " ni tuteurs.

Ce fut le premier pas vers la Troisième Révolution Sociale.

Cronstadt tomba.

Mais le devoir fut accompli et ce fut l'essentiel.

Dans le labyrinthe compliqué et ténébreux des chemins qui s'offrent aux masses humaines en révolution, Cronstadt est un phare lumineux qui éclaire la bonne route.

Peu importe que, dans les circonstances qui furent leurs, les révoltés aient encore parlé d'un pouvoir (des Soviets) au lieu de bannir à tout jamais le mot et l'idée de " pouvoir", au lieu de parler de coordination, d'organisation. d'administration.C'est le dernier tribut payé au passé. Une fois l'entière liberté de discussion d'organisation et d'action définitivement acquise par les masses laborieuses elles-mêmes, une fois le vrai chemin de l'activité populaire indépendante entrepris, le reste viendra s'enchaîner obligatoirement, automatiquement.

Peu importe que le brouillard demeure encore épais et empêche de voir et le phare et la route par lui éclairée ! Une fois jaillie, la lumière ne s'éteindra plus ! Et le jour viendra - il n'est peut-être pas tellement éloigné - où des millions d'êtres humains la verront luire.

Le phare de Cronstadt reste allumé. Sa lumière deviendra de plus en plus éclatante. Et c'est l'essentiel !

Notes

(1) — Traduction exacte du titre russe. [Retour au texte]

(2) — L'édition que nous utilisons indique ici : " Voir carte à la page précédente ". Puisque ce chapitre ne contient pas tellement de Ko, nous avons pris l'initiative d'insérer la carte dans ce fichier. (Note des transcripteurs) — Hum... Ce n'est pas le cas ici... Pas de carte (désolé) [Retour au texte]

(3) — Pour de multiples raisons, la présence d'anarchistes dans les Soviets était un fait plutôt rare. En dehors de Cronstadt, il y avait quelques anarchistes au Soviet de Pétrograd et à celui de Moscou. Ailleurs, un anarchiste dans le Soviet était une exception.
Quant à l'attitude générale des anarchistes vis-à-vis des Soviets, elle se modifia d'après l'évolution même de ceux-ci. Favorable au début, quand les Soviets avaient encore l'allure d'organismes ouvriers et quand la poussée révolutionnaire permettait d'espérer qu'elle les rendrait aptes à remplir certaines fonctions utiles, cette attitude évolua par la suite, devint sceptique et, enfin, nettement négative à mesure que les Soviets se transformaient en organismes politiques maniés par le gouvernement.
Les anarchistes commencèrent donc par ne pas s'opposer au fait que des camarades fussent élus membres de ces institutions. Ils passèrent ensuite à la critique, puis à l'abstention, et ils finirent par se prononcer " catégoriquement et définitivement contre toute participation aux Soviets devenus des organismes purement politiques organisés sur une base autoritaire, centraliste et étatiste ". (Résolution du Congres de " Nabate ", à Elisabethgrad, en avril 1919.)[Retour au texte]

(4) — En août-novembre 1917, l'auteur de ces lignes, habitant Pétrograd, se rendait souvent à Cronstadt, y faisait des conférences et suivait de prés la vie libre et intense de la population. Certains détails sont empruntés à l'excellente brochure russe, faite par un autre militant qui habitait Cronstadt et participait activement à toutes ses uvres : E. Yartchouk, Cronstadt dans la Révolution russe. La brochure n'a pas été traduite en français. [Retour au texte]

(5) —Il faut avoir connu Cronstadt pour comprendre le vrai sens de cette clause. En effet, elle a l'air de vouloir limiter la liberté de parole et de presse car elle ne l'exige que pour les courants d'extrême gauche. La résolution le fait uniquement pour enlever d'avance toute possibilité de se méprendre sur le vrai caractère du mouvement.
Dès le début de la Révolution, aussitôt après les tout premiers jours où avait coulé le sang des officiers trop zélés, Cronstadt réalisa les libertés les plus larges. Les citoyens n'étaient gênés en rien, quelles que fussent leurs convictions. Seuls quelques tzaristes invétérés restèrent en prison. Mais dès que l'accès de colère spontanée fut passé, dès que la raison commença à l'emporter sur l'instinct de conservation, on souleva dans les réunions la question de l'élargissement de tous les emprisonnés, tant le peuple de Cronstadt haïssait les prisons. On envisagea de donner la liberté à tous les emprisonnés, mais dans l'enceinte de la ville seulement : à Cronstadt les menées réactionnaires ne pouvaient avoir aucun succès, mais les marins ne se considéraient pas en droit de fournir des contre-révolutionnaires à d'autres localités. Les agissements de Kérensky provoquèrent une nouvelle vague de colère et le projet fut abandonné. Mais ce sursaut de mauvaise humeur fut le dernier. A partir de ce moment, Cronstadt ne connut pas un seul cas de persécution pour des idées. Toutes les thèses pouvaient y circuler librement. La tribune de la place de l'Ancre était ouverte à tout le monde. [Retour au texte]

(6) — Il s'agit des détachements armés autour des villes dont il a été question plus haut. Leur but officiel était de supprimer le commerce illicite et de confisquer les vivres et autres produits. L'irresponsabilité et l'arbitraire de ces " barrages " étaient devenus proverbiaux dans le pays. Fait piquant : le gouvernement supprima ces détachements la veille de son attaque contre Cronstadt . On cherchait ainsi à tromper et à endormir le prolétariat de Pétrograd. [Retour au texte]

(7) — Il s'agit du fameux amiral Wiren, commandant la place de Cronstadt au moment de la Révolution, un des officiers tzaristes les plus féroces, fusillés par les marins de Cronstadt le 28 février 1917. [Retour au texte]

(8) — Les généraux bolchevistes Broussilloff, Kameneff et autres étaient d'anciens généraux tzaristes. [Retour au texte]

(9) — Fait significatif, parmi tant d'autres. L'une des délégations envoyées par le Comité Révolutionnaire à Pétrograd avait la consigne de faire passer à Cronstadt deux anarchistes qu'on y connaissait de près : le camarade Yartchouk (auteur d'un ouvrage connu) et moi. Le Comité révolutionnaire Provisoire voulait que nous vinssions l'aider dans sa tâche. Il comptait sur notre concours amical et désintéressé. On ne savait pas encore a Cronstadt que tous les deux nous étions emprisonnés par les bolcheviks. Ce fait, tout mince qu'il soit, est une preuve de plus de l'indépendance et des tendances révolutionnaires de Cronstadt : un mouvement contre-révolutionnaire ne songerait jamais à demander le concours des anarchistes. D'ailleurs, le président du Comité, Pétritchenko, était lui-même un anarchisant. [Retour au texte]

(10) — Allusion à F. Trépoff , l'un des plus féroces généraux du tzar Nicolas II, célèbre par son fameux ordre aux troupes lors des troubles de 1905 : " Pas d'économie de balles ! " [Retour au texte]

(11) — Allusion à Maliuta Skouratoff, qui fut le chef des " gardes " du tzar Ivan le Terrible (xve siècle). Son nom est passé de génération en génération comme symbole de la férocité humaine. [Retour au texte]

(12) — Voir plus haut (la note en bas de page : [*]). [Retour au texte]

(13) — Pour autant que je sache, cette étude a paru d'abord en anglais sous forme d'une forte brochure ; par la suite, elle a été reproduite dans la revue anarchiste espagnole Timon , lors des événements d'Espagne ; enfin, le journal anarchiste français Le Libertaire l'a publiée en feuilleton dans plusieurs numéros consécutifs, en janvier 1939.[Retour au texte]

(14) — Pour que le lecteur ne s'étonne pas de voir des anarchistes encore en liberté à Pétrograd en 1921, remarquons que les signataires du papier en question n'étaient pas considérés par les bolcheviks comme dangereux. A. Berkman et E. Goldman ne militèrent pas en Russie ; Perkus et Pétrovsky étaient des anarchistes dits " soviétiques " (pro-bolchevistes). Par la suite Berkman et Emma Goldman furent, néanmoins, expulsés ; le sort de Perkus et de Pétrovsky nous est inconnu. Au demeurant, les derniers vestiges du mouvement anarchiste disparurent en 1921.
Quant au document lui-même, le lecteur remarquera qu'il a été, forcément conçu en des termes assez conciliants, vagues et même ambigus. Les auteurs nourrissaient un naïf et vain espoir de raisonner les bolcheviks en les incitant à agir " dans un esprit de camaraderie ". Mais les bolcheviks n'étaient pas des camarades. Et ils sentaient que la moindre concession dans leur conflit avec Cronstadt allait déclencher un mouvement général contre leur dictature. Pour eux il s'agissait de vie ou de mort.[Retour au texte]

(15) — Voir la carte : page [*]. [Retour au texte]

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