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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

08 Sep

Hétéronomie et autonomie des sociétés 3

Publié par sureau  - Catégories :  #anarchie et pouvoir

Hétéronomie et autonomie des sociétés 3

La question de la connexion qui lie l’individu à la société est une interrogation majeure de la philosophie politique anarchiste. L’articulation de cette relation pose essentiellement le questionnement du pouvoir et en fait une pierre d’achoppement des multiples courants qui animent l’anarchisme. Autour de cette problématique se cristallisent bien des oppositions et appositions, notamment entre anarchisme individualiste et communisme- libertaire ou socialisme - libertaire.

Avant d’aller plus loin dans la réflexion sur le pouvoir, il semble opportun de s’octroyer un temps de réflexions sur l’individu et le projet d’autonomie de la société.

Des individualismes, parcours liminaires d’échauffements :

" On ne trouve guère deux individualistes anarchistes défendre deux même théories ".

Cette phrase d’Emile Armand illustre particulièrement la difficulté à appréhender et à synthétiser ce courant de pensées de l’anarchisme. La méthode suivie sera donc celle d’un catalogage de citations ou d’extraits pour percevoir les éléments fondamentaux de ces pensées.

« Tel que le comprend la philosophie individualiste, l'individu, capacité potentielle d'unicité et d'autonomie, n'est pas une entité, une formule métaphysique : c'est une réalité vivante. Ce n'est point …un Moi mystique, abstrait, dont le culte ridicule et néfaste aboutirait à la négation de la sociabilité qui est cependant une qualité innée de l'homme et engendre des besoins moraux qu'il faut satisfaire sous peine de souffrance.

Avec ce caractère religieux bien particulier, l'individualisme équivaudrait à un stupide isolement systématique, ainsi qu'à une lutte barbare et incessante où l'homme perdrait tout acquis ancestral et toute possibilité de progresser. Le culte de ce Moi abstrait engendrerait l'esclavage, de même que le culte du Citoyen, L'Homme du positivisme est né de la servitude moderne, caractérisée par la contrainte associationniste et solidariste de la société actuelle qu'impose l'État aux individus.

Certes non, le moi individualiste n'est pas une abstraction, un principe spirituel, une idée : c'est le moi corporel avec tous ses attributs : appétits, besoins, passions, intérêts, forces, pensées, etc. Ce n'est pas le Moi, idéal ; c'est moi, toi, lui, réalités précises. Ainsi la philosophie individualiste se plie à toutes les variations individuelles, celles-ci ayant pour mobile l'intérêt que l'individu attache aux faits et aux choses et pour régulateur la puissance dont il dispose. Elle instaure par cela même une harmonie naturelle, plus vraie et plus durable que même une harmonie factice et toute superficielle due aux religions, aux morales dogmatiques et aux lois…

L'individualisme ne se meut que dans le domaine du réel. Il rejette toute métaphysique, tout dogme, toute religion, toute foi. Ses moyens sont l'observation, l'analyse, le raisonnement, la critique, mais c'est en se référant à un critérium issu de soi-même, et non à celui qu'il puiserait dans la raison collective en honneur dans le milieu, que l'individualiste établit son jugement. L'individualisme répudie l'absolu, il ne se soucie que du relatif. Enfin, il place l'individu, seule réalité vivante et unique, capable d'autonomie, comme centre dans tout système moral, social ou naturel.

Moi, l'individualiste, je suis le centre de tout ce qui m'entoure. Ainsi, ma dépense d'activité, toutes mes actions, raisonnées comme passionnées, méditées comme spontanées, ont-elles un but qui est toujours ma satisfaction personnelle...

J'ai une morale personnelle, et je m'insurge contre la Morale ; je pratique une justice personnelle et je refuse le culte à la Justice, etc.

Je suis le sage et tu es le fou, je suis l'homme libre et tu es l'esclave, je suis l'homme de joie et tu es l'homme de peine...

La signification première de l'individualisme se résume donc en ceci, qu'il oppose aux entités, aux abstractions prétendument supérieures à l'homme et au nom desquelles on le gouverne, la seule réalité qui soit pour lui : l'individu, l'homme, pas L'Homme des positivistes, "essence de l'homme", l'individu citoyennisé, électeurisé, mécanisé, annihilé l'homme que je suis, que tu es, qu'il est : -- soi.

A l'intérêt des divinités imaginaires, j'oppose mon intérêt. A toute prétendue Cause Supérieure, j'oppose ma cause...»[1]

Donc la conception individualiste est centrée sur l’individu, être réel, de chair et de désirs, de pulsions et répulsions, de passions et de désintérêts…La société n’a de sens qu’en regard de l’individualité. « Je suis pour moi, tu es pour toi, il est pour lui le centre du monde ! … » (Manuel Devaldes)


individu et société – le problème de la centralité chez les individualistes anarchistes:

« Qu'est-ce que la société, sinon la résultante d'une collection d'individus ? Comment la société peut-elle avoir un intérêt (pourquoi pas aussi des appétits, des sentiments, etc.) ? Et pût- elle avoir un intérêt, comment celui-ci pourrait-il être supérieur et antagonique à l'intérêt des individus qui la composent, si ceux-ci sont libres ? Quel non-sens ou quel hypocrite méfait n'est-ce pas, par suite, de façonner les individus pour la société au lieu de faire la société pour les individus ?

Ne pouvons-nous, individus, remplacer l'État par nos libres associations ?

A la loi générale, collective, ne pouvons-nous substituer nos conventions mutuelles, révocables dès qu'elles sont une entrave à notre bien-être » [2]

« La condition primitive de l’homme n’est pas l’isolement ou la solitude, mais la vie en société… La société est notre état naturel…Lorsqu’une association s’est cristallisée en société, elle a cessé d’être une association, vu que l’association est un acte continuel de réassociation. Elle est devenue une association à l’état d’arrêt, elle s’est figée. Elle est morte en tant qu’association, elle n’est plus que le cadavre de l’association, en un mot elle est devenue société, communauté. Le parti (politique) nous élire un exemple éloquent de ce processus. »[3]

Le problème est bien celui de l’axe politique, du centre. L’espace central réside dans l’individu ou dans le groupement d’individus au sein d’une société. Pour la plupart des anarchistes individualistes la société représente une limite à leur individualité.

« Le sage considère la société comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel. » Han Ryner, 1903

« L’esprit qui réfléchit et qui considère attentivement les hommes et les choses rencontre dans l’ensemble de faits qu’on nomme société une barrière à peu près infranchissable à la vie vraie, libre, indépendante, individuelle. Cela suffit pour qu’il la qualifie de mauvaise et qu’il souhaite sa disparition. »[4]

La société est avant toute chose une limite à l’individualité.

« Il y a une différence entre une société qui restreint ma liberté et une société qui restreint mon individualité. Dans le premier cas, il y a union, entente, association. Mais si mon individualité est menacée, alors c’est qu’elle a affaire à une société qui est une puissance en soi, une puissance au-dessus de Moi, qui m’est inaccessible, que je peux, certes, admirer, adorer, vénérer, respecter, mais que je ne puis ni dompter ni utiliser, pour la bonne raison que devant elle je renonce et j’abdique. La société repose sur mon renoncement, mon abnégation, ma lâcheté, sur ce qu’on appelle humilité. Mon humilité lui donne du courage, ma soumission fait sa domination. »[5]

Individu et société – le problème de la centralité chez les socialistes et communistes anarchistes:

Pour les communistes anarchistes, cette abdication et ce renoncement possible de l’individu face à la domination n’est pas concevable.

« L’espace public dans lequel les êtres humains peuvent se reconnaître libres et égaux est une construction historique longue et inachevée. Comme toute institution, il dépend de leur vouloir et de leur agir, il est donc intimement lié aux conquêtes de l’esprit critique et à la désacralisation du monde. »[6]

Dans l’anarchisme individualiste, la centralité politique n’est pas sise autour de la liberté mais autour de l’individualité.

« Cependant en ce qui concerne la liberté, il n’y a pas de différence essentielle entre État et association. Aucune association ne pourrait être fondée ni exister sans certaines limitations de la liberté, tout comme un État n’est pas compatible avec une liberté illimitée. Une limitation de la liberté est partout inévitable. Car on ne saurait s’affranchir de tout. »[7]

Ce raisonnement n’est pas sans rappeler les écrits de Bakounine sur les limites de la liberté mais la réponse de Bakounine s’insère dans des finalités collectives :"L'homme n'est réellement libre qu'autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l'infini dans leur liberté. L'homme n'est vraiment libre que parmi d'autres hommes également libres; et comme il n'est libre qu'à titre humain, l'esclavage d'un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe même de l'humanité, est une négation de la liberté de tous."[8]

La zone de clivage est dans la conception même de l’individu.

« L’individu n’est pas Un, il est multiple. Dans l’interaction collective la société se constitue, dans la liberté d’autrui ma liberté se reconnaît, et c’est dans sa servitude que ma liberté se rétrécit. »[9]

La société n’est pas lieu de mon renoncement mais une dynamique possible de l’extension de l’autonomie individuelle au sein d’une collectivité tendant à l’autonomie.

« L’individu n’est pour commencer et pour l’essentiel rien d’autre que la société. L’opposition individu/société prise rigoureusement, est une fallace totale. »[10]

« Il n’y a pas d’être humain extra-social ; il n’y a ni comme réalité, ni comme fiction cohérente d’ « individu » humain comme « substance » a –extra- ou pré-sociale…Cette création et cette institution ne peuvent pas être vues, sans ridicule, comme résultant d’une coopération délibérée des « individus » - ni d’une addition de réseaux « intersubjectifs » : pour qu’il y ait intersubjectivité, il faut qu’il y ait des sujets humains et la possibilité qu’ils communiquent – autrement dit des êtres humains déjà socialisés et un langage qu’ils ne sauraient produire eux-mêmes en tant qu’individus. »[11]

Individu et société – le problème de la centralité dans la société contemporaine - perspectives:

Partant que l’individu est une création social-historique, il faut s’intéresser brièvement au concept d’individualisme véhiculé actuellement dans les sociétés capitalistes.

Cornélius Castoriadis résume en ces termes, ce type d’ « être tenu en laisse, et tenu dans l’illusion de son individualité et de sa liberté par des mécanismes devenus indépendants de tout contrôle social, gérés par des appareils anonymes, dont la domination est d’ores et déjà bien en route. »

Et il en conclut qu’un « changement n’est possible que si, et seulement si, un nouveau réveil a lieu, une nouvelle phase de créativité politique dense de l’humanité commence, ce qui implique à son tour, la sortie de l’apathie et de la privatisation qui caractérisent les sociétés industrielles. »[12]

La question de la centralité politique d’un projet politique d’autonomie devra être considérée non selon une conception verticaliste - hiérarchique ou inversement – mais selon une création horizontaliste organisée autour d’une pluralité de centres, fédérés entre eux et en continuelle création autour d’une éthique générale et d’un ensemble de notions éthiques connexes qui règlent la vie.

[1] Manuel Devaldes , Réflexions sur l'individualisme, Paris, Le Libertaire, 1910

[2] Manuel Devaldes , Réflexions sur l'individualisme, Paris, le libertaire, 1910

[3] Stirner, l’unique et sa propriété,

[4] Emile Armand, qu’est ce qu’un anarchiste ?, groupe M.Joyeux, 2002

[5] Stirner, l’unique et sa propriété,

[6] Eduardo Colombo, l’Espace politique de l’anarchie p 7

[7] Stirner, l’unique et sa propriété,

[8] Mikhaïl Bakounine - 1814-1876 - Catéchisme révolutionnaire - 1865 Eduardo Colombo, l’Espace politique de l’anarchie

[9] Eduardo Colombo, l’Espace politique de l’anarchie p 7 atelier de création libertaire, Lyon, 2008

[10] Cornélius Castoriadis, individu, société, rationalité, histoire, les carrefours du labyrinthe 3, p 64

[11] Cornelius Castoriadis, anthropologie, philosophie, politique, les carrefours du labyrinthe, 4, p 142

[12] Cornelius Castoriadis, anthropologie, philosophie, politique, les carrefours du labyrinthe, 4, p 148

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