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Ce blog se veut un lieu de réflexion libertaire autour des concepts de domination et de pouvoir.L'objectif serait de fournir une base référentielle pour faciliter le renouveau de la pensée libertaire. Attention comme tout blog il faut commencer par la fin soit le message le plus ancien. Pour faciliter ,les articles ont été numérotés puisqu'ils font partie d'un ensemble de textes. La forme blog m'est apparue plus intéressante que la brochure en raison de la gratuité et des échanges à venir.Vous pouvez laisser des commentaires en cliquant sur l'icône éclair.Cordialement et bonne lecture !

11 May

Publié depuis Overblog

Publié par sureau

De la propagande par le fait au congrès d'Amsterdam 1907, la recherche de l’enracinement de l’idée de l’anarchie comme théorie de l’ordre :

Jean Grave, observateur privilégié de cette époque, évoque le fait que vers 1879, le mouvement anarchiste « se tint à l’écart du mouvement syndicaliste, pour la raison que ce dernier était trop politicien et trop réformiste. »

Trop peu nombreux, les anarchistes, selon ses dires, auraient été « noyés dans cette masse…et leurs idées, encore aspirations plutôt que conceptions définies, ne seraient jamais arrivées à se formuler nettement, pris qu’ils auraient été par l’ambiance. »

L’analyse de cette période appelle à la prudence.

Si la forte implication des anarchistes dans la CGT d’alors est une tendance forte et indéniable, il en va autrement des réticences toujours présentes des anarchistes envers la représentation syndicale et le débouché politique de type parlementariste.

En effet, comme le note Guillaume Davranche, dans un article publié dans le journal d’Alternative libertaire : «Depuis les années 1890, le syndicalisme est devenue la stratégie par excellence des anarchistes ».

Si la brochure du groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (les anarchistes et les syndicats, 1898) invitaient les anarchistes à œuvrer dans les syndicats parce que « les syndicats offrent des milieux excellents pour la propagande anarchiste. » (cité par Hubert Lagardelle, syndicalisme et socialisme, 1908) : cela répondait à la poursuite d’une logique d’accompagnement du prolétariat et non de substitution.

Pas davantage, la logique stratégique d’alors ne répondait à un opportuniste changement tactique suite aux attentats anarchistes et c’est une contre vérité que d’écrire que les anarchistes se terraient dans les syndicats comme l’écrivit la Revue des Deux Mondes (- 1899 - tome 156 /840).

On ne peut taire le débat de première importance qui va se développer simultanément à l’intense propagande naissante des anarchistes dans les syndicats.

Le débat posé est bien celui de la capacité politique du prolétariat dans la continuité de la première internationale.

« L’émancipation de travailleurs ne peut être que l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ! » comme l’affirmait la devise de la première internationale mais le débat qui sourdait au sein des congrès de la première internationale et qui allait aboutir à l’exclusion des anarchistes était latent dès le premier congrès.

La différence entre les considérants fondateurs de l’A.I.T illustre cela à merveille :

Texte anglais des « Provisional Rules», 1864, et version de Longuet, 1866

« Considérant : Que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes;

que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous des droits et des devoirs égaux et à anéantir la domination de toute classe;

Que l’assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de sa servitude politique, morale, matérielle ;

Que l’émancipation économique des travailleurs est conséquemment le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ; »

Texte parisien de 1864, adopté par le Congrès de Genève, 1866.

« Considérant : Que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes;

que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs;

Que l’assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle ;

Que, pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ; »

La question du lien entre l’émancipation économique des travailleurs et les mouvements politiques est centrale dans l’affrontement idéologique qui va opposer les différents protagonistes du mouvement socialiste d’alors.

Ce débat doit être situé historiquement par rapport à l’affrontement entre socialistes autoritaires et libertaires ou antiparlementaires .

Bakounine explique ainsi les divergences entre les deux tendances qui divisent le socialisme : « l’un et l’autre parti veulent également la création d’un ordre social nouveau, fondé uniquement sur l’organisation du travail collectif, (...) des conditions économiques égales pour tous, et (...) l’appropriation collective des instruments de travail. Seulement les communistes [d’Etat] s’imaginent qu’ils pourront y arriver par le développement et par l’organisation de la puissance politique des classes ouvrières et principalement du prolétariat des villes, avec l’aide du radicalisme bourgeois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoque, pensent, au contraire, qu’ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l’organisation de la puissance non politique, mais sociale, et par conséquent anti-politique, des masses ouvrières tant des villes que des campagnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franchement s’adjoindre à eux (...). C’est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l’école allemande (...) et le proudhonnisme largement développé et poussé jusqu’à ses dernières conséquences... » (James Guillaume, L’internationale — Documents et souvenirs, vol. 1 (1864-1872), Genève, Grounauer, 1980, troisième partie, chapitre X, p. 160-161. )

Au congrès de La Haye, en 1872, l’article 7a des statuts, adopté par la majorité « marxiste », indique que « dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct » et que « la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat ». James Guillaume et Michel Bakounine, opposés à cet article, sont exclus de l’Internationale.

Le Congrès de Zurich (1893) avait à son ordre du jour une dizaine de questions. Il passa deux jours à débattre des conditions d’entrée au Congrès. La question était essentielle. Il s'agissait d’en interdire l'accès aux anarchistes, venus nombreux comme représentants des syndicats et de groupes d’études. Le comité d’organisation, proposa un article premier dont voici la teneur exacte: « Sont admis au Congrès, tous les syndicats professionnels ouvriers, ainsi que ceux des partis et associations socialistes reconnaissant la nécessité de l’organisation ouvrière et de l’action politique »

Les débats qui s’en suivirent furent houleux.

Un délégué français, M. Leclerc, propose, au nom de la majorité de ses collègues, de supprimer dansle texte proposé les mots “et de l'action politique”. Les maintenir, dit l'orateur, serait porter atteinte à la liberté de conscience des associations ouvrières.

M. Maweray, tailleur de Londres, soutient le droit des anarchistes à participer au Congrès.

Afin de préciser encore la pensée des socialistes, M. Bebel explique le sens qu'il donne aux termes d’action politique.

L'action politique signifie: «l’utilisation des droits politiques et de la machinerie législative pour la conquête, par le prolétariat, de la puissance politique».

Puis, avec fougue et mépris, il s’en prend aux anarchistes, avec lesquels nulle discussion n’est possible, puisque leurs idées et les idées socialistes sont opposées.

M. Cahan ( Américain) appuie les paroles de M. Bebel. «Un anarchiste travaillant parmi les socialistes, dit-il, c'est comme un cuisinier qui voudrait faire frire une glace à la vanille».

Les anarchistes, pour une bonne part quitteront le Congrès et tiendront un Congrès dissident.

La proposition de la Commission, présentée par M. Vandervelde, proclame le principe suivant:

«L'action politique n'est qu'un moyen, et même un moyen accessoire, mais le but est l'émancipation économique du prolétariat. L'action législative est impuissante, quand elle n'est pas fondée sur une solide organisation ouvrière nationale et internationale. Cependant, pour réaliser des réformes d'intérêt immédiat, il faut une action politique, soit dans des Parlements, soit parmi les ouvriers, qui tous doivent conquérir d'abord leurs lois politiques. Mais il importe de mettre en première ligne sur les programmes, pour éviter les défaillances possibles, le but révolutionnaire du mouvement socialiste, qui poursuit la transformation complète de la société actuelle, au point de vue économique, politique et que jamais l'action politique ne peut servir de prétexte à des compromissions ou des alliances qui porteraient atteinte aux principes ou à l'indépendance des partis socialistes: n'oublions pas qu'en certains pays il faut encore louvoyer avec le radicalisme bourgeois pour obtenir le suffrage universel…».

Le parti ouvrier de Hollande développe un argumentaire opposé à celui de la commission:

“Le Congrès recommande aux partis ouvriers de tous les pays de ne se servir des élections, que dans un but d'agitation; de ne faire entrer leurs représentants dans les parlements que pour protester contre l'ordre capitaliste, et de leur défendre de se mêler aux travaux parlementaires; le Congrès doit s'expliquer sur la tendance de certains socialistes qui veulent faire du socialisme une réglementation du travail et établir une sorte de socialisme d'État sous une forme nouvelle; le Congrès examine la possibilité d'une entente entre les socialistes révolutionnaires et les communistes anarchistes”.

Karl Liebknecht rétorquera en développant une légitimation du parlementarisme que ne pouvait accepter un anarchiste.

“On nous reproche, dit-il, de n'avoir pas placé assez nettement notre action politique sur le terrain révolutionnaire... C’est une erreur. Le programme du socialisme allemand est de tous les programmes le plus radical. Ceux qui nous trouvent aujourd’hui trop avancés ont tout appris de nous; sans nous ils n’existeraient même pas. Mais laissons ces attaques, qui ne nous atteignent pas, et venons à la question qui est à l’ordre du jour .La tactique est une question d’un ordre essentiellement pratique: il n’y a pas de tactique révolutionnaire: il y a une seule tactique, c’est le but qui est révolutionnaire. La tactique, elle, varie d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre.

Nous pensons qu’il faut mettre en œuvre contre l’Etat actuel, contre la Société actuelle, tous les moyens que nous donnent l’Etat actuel et la Société actuelle. Là où le suffrage universel existe, nous l’utilisons; là où il n’existe pas encore, nous cherchons à le conquérir.

Comme la tactique, la puissance politique n’est en elle-même ni réactionnaire, ni révolutionnaire: elle est ce que sont ceux qui la détiennent. Elle n’est qu’un instrument qui fait ce que veut le parti qui la manie.

Aujourd’hui cette puissance est une arme que l’on emploie contre nous: demain, ce sera une arme que nous emploierons contre nos adversaires. C’est l’épée dont l’ennemi nous frappe, saisissons-la pour la diriger contre lui! Voilà pourquoi nous admettons l’action politique. »

Le désaccord est total et le fossé s’élargira à l’occasion du congrès suivant.

Le congrès de Londres, intitulé Congrès international des ouvriers socialistes et des trade’s unions », en date de l’année 1896, permet pleinement de prendre la mesure et la virulence des oppositions et des exclusions qui s’en suivirent.

Un article adopté au congrès de Zurich illustre cela à merveille. Il stipulait que « toutes les chambres syndicales ouvrières seront admises au congrès, et aussi les partis et les organisations socialistes qui reconnaissent la nécessité de l’organisation des travailleurs et de l’action politique » et cela devint, sous l’impulsion du socialiste Deville : « sont admis les syndicats et les organisations qui reconnaissent la nécessité de l’action politique. »

Ceci n’est pas sans rappeler les mésaventures précitées de traductions des premiers congrès de la première internationale.

Plus graves, la fédération des bourses du travail de France avait envoyé en temps convenable des propositions pour l’ordre du jour, elles furent ignorées et on se contenta de dire qu’on les avait oubliées et que protester ne servirait à rien.

Fernand Pelloutier eut une approche positive.

Il « espérait convaincre les travailleurs qu'ils trouveront facilement parmi eux les hommes capables de diriger leurs institutions, le jour où ils cesseront d'être hypnotisés par les utopies politiques. Apprendre au prolétariat à vouloir, l'instruire par l'action et lui révéler sa propre capacité, voilà tout le secret de l'éducation socialiste du peuple. »

Eduquer le peuple ? Non, plutôt faire émerger une conscience des capacités politiques du prolétariat.

L’enjeu réel est bien d’apprendre au prolétariat à vouloir, à se révéler à lui-même et à trouver en ses rangs ses propres capacités. Nous retrouvons là, intégralement les enseignements et les observations de Proudhon sur la capacité politique des classes populaires.

« En somme, le syndicat est une nécessité économique. Les anarchistes ne sauraient se désintéresser d’un mouvement qui est la réaction la plus réelle, contre l’exploitation capitaliste. A eux d’aider par leur propagande à ce que les syndicats passent de la résistance à l’attaque, et qu’au lieu de se contenter de limiter l’exploitation patronale, ils s’en prennent au régime lui-même.

D’ailleurs, les ouvriers anarchistes sont obligés, comme ouvriers, de prendre part à la lutte économique, de participer à l’effort commun, et c’est grâce aux idées révolutionnaires et à la propagande des militants obscurs que les syndicats ont pu s’élever au-dessus, des intérêts corporatifs immédiats.

Profiter du mouvement de révolte économique pour le vivifier du souffle de l’idéalisme anarchique, pour l’amener aux conceptions communistes, tel est le rôle des anarchistes. » (Les Syndicats et l’Anarchie, Marc Pierrot, Les Temps Nouveaux, 1910)

On doit dès lors comprendre toute la défiance des anarchistes envers les syndicats comme étant une appréhension à l’encontre du lien entre mouvement politique et aspirations prolétariennes, plus salutaire que négative.

Dans l’histoire de l’anarchisme, le congrès d’Amsterdam, qui s’est tenu du 24 au 31 août 1907, constitue un événement des plus importants. Outre la présence de forts nombreux militants et l’étendue des sujets abordés lors de ce congrès international, les débats portèrent sur le développement futur du mouvement ouvrier et en particulier sur le rapport entre anarchisme et syndicalisme, entre organisation spécifique et organisation syndicale, de masse.

L’opposition entre Pierre Monatte et Errico Malatesta est des plus significatives des enjeux réels. Tous deux se placent dans la continuité de la philosophie anarchiste et en revendique la filiation.

Pour Monatte, le constat d’interpénétration entre l’anarchisme et le syndicalisme est patent mais ce dernier a sa spécificité, ne serait-ce que par la primauté de l’action : « Le syndicalisme révolutionnaire, à la différence du socialisme et de l’anarchisme qui l’ont précédé dans la carrière, s’est affirmé moins par des théories que par des actes, et c’est dans l’action plus que dans les livres qu’on doit l’aller chercher. »

Cette singularité du syndicalisme ne permet pas de les opposer mais bien de les apposer : « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir tout ce qu’il y a de commun entre l’anarchisme et le syndicalisme. Tous les deux poursuivent l’extirpation complète du capitalisme et du salariat par le moyen de la révolution sociale…Ainsi donc, syndicalisme et anarchisme ont réagi l’un sur l’autre, pour le plus grand bien de l’un et de l’autre. »

Monatte ajoute à ces propos, une brève analyse de la singularité de la CGT d’alors et de l’imbrication des idéaux anarchistes et syndicalistes et de la défiance vis-à-vis du politique.

« L’autonomie a fait sa force et elle entend demeurer autonome… La structure de la C.G.T. mérite d’être connue… La C.G.T. se gouverne de bas en haut ; le syndicat n’a pas d’autre maître que lui-même ; il est libre d’agir ou de ne pas agir ; aucune volonté extérieure à lui-même n’entravera ou ne déchaînera jamais son activité. »

Pierre Monatte inscrit la CGT dans la filiation de la première internationale et s’empresse d’ajouter : « La devise de l’Internationale était, vous vous en souvenez : L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, - et c’est encore notre devise, à. nous tous, partisans de l’action directe et adversaires du parlementarisme. »

Cette volonté de légitimation est pressante tant la question de l’approche syndicaliste révolutionnaire s’avère potentiellement objet de critiques de la part de camarades anarchistes.

Pierre Monatte développe par la suite un historique succinct qui dresse un rapide tableau du renforcement du lien entre anarchisme et syndicalisme : « nombre d’anarchistes, s’apercevant enfin que la philosophie ne suffit pas pour faire la révolution, entrèrent dans un mouvement ouvrier qui faisait naître, chez ceux qui savaient observer, les plus belles espérances. Fernand Pelloutier fut l’homme qui incarna le mieux, à cette époque, cette évolution des anarchistes. »

Cette dissociation de la théorie et de la pratique par un rejet de la philosophie est souvent passée inaperçue et est pourtant lourde de conséquence dans la suite de l’évolution du mouvement anarchiste.

Malatesta ne s’y trompera pas et répondra par la réaffirmation du lien. . « L’anarchie est le but. La révolution anarchiste que nous voulions dépasse de beaucoup les intérêts d’une classe : elle se propose la libération complète de l’humanité actuellement asservie, au triple point de vue économique, politique et moral. Gardons-nous donc de tout moyen d’action unilatéral et simpliste. Le syndicalisme, moyen d’action excellent à raison des forces ouvrières qu’il met à notre disposition, ne peut pas être notre unique moyen. Encore moins doit-il nous faire perdre de vue le seul but qui vaille un effort : l’Anarchie ! »

Nous retrouvons dans le discours de Pierre Monatte une filiation directe à la pensée proudhonienne de la capacité politique du prolétariat.

« Le syndicalisme, a proclamé le Congrès d’Amiens en 1906, se suffit à lui-même. Cette parole, je le sais, n’a pas toujours été très bien comprise, même des anarchistes. Que signifie-t-elle cependant, sinon que la classe ouvrière, devenue majeure, entend enfin se suffire à elle-même et ne plus se reposer sur personne du soin de sa propre émancipation. Quel anarchiste pourrait trouver à redire à une volonté d’action Si hautement affirmée ? »

Malatesta va répondre essentiellement au fait que « le syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale. … que le syndicalisme se suffit â lui-même. »

Pour Malatesta, cela constitue « une doctrine radicalement fausse. »

Il va construire son argumentaire en deux temps.

Il va tout d’abord établir un distinguo entre « le mouvement ouvrier (qui) …est un fait que personne ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, un système, et nous devons éviter de les confondre »

Cette différenciation va lui permettre de démythifier le syndicalisme et de le ramener à un media de lutte et de ne pas point en faire un but : « un terrain particulièrement propice à notre propagande révolutionnaire, en même temps qu’un point de contact entre les masses et nous.»

Malatesta reconstruit le lien en assignant clairement les fonctions de moyens et de buts.

« Je veux, aujourd’hui comme hier, que les anarchistes entrent dans le mouvement ouvrier. Je suis, aujourd’hui comme hier, un syndicaliste, en ce sens que je suis partisan des syndicats. Donc je suis pour la participation la plus active possible au mouvement ouvrier. Mais je le suis avant tout dans l’intérêt de notre propagande dont le champ se trouverait ainsi considérablement élargi. Seulement cette participation ne peut équivaloir en rien à une renonciation à nos plus chères idées. Au syndicat, nous devons rester des anarchistes, dans toute la force et toute l’ampleur de ce terme. Le mouvement ouvrier n’est pour moi qu’un moyen,- le meilleur évidemment de tous les moyens qui nous sont offerts. Ce moyen, je me refuse à le prendre pour un but, et même je n’en voudrais plus s’il devait nous faire perdre de vue l’ensemble de nos conceptions anarchistes, ou plus simplement nos autres moyens de propagande et d’agitation. »

Cet ordonnancement des finalités et des solutions stratégiques potentiellement utilisables permet à Malatesta de relativiser l’importance grandissante du syndicalisme et de répondre à Pierre Monatte quant à l’argumentaire sur le syndicalisme « école de volonté d’énergie, de pensée féconde. Il ouvre à l’anarchisme, trop longtemps replié sur lui-même, des perspectives et des espérances nouvelles. ».

Malatesta dénonce le confusionnisme autour de la praxis syndicale : « Les syndicalistes, au rebours, tendent à faire du moyen une fin, à prendre la partie pour le tout. Et c’est ainsi que, dans l’esprit de quelques-uns de nos camarades, le syndicalisme est en train de devenir une doctrine nouvelle et de menacer l’anarchisme dans son existence même. »

Malatesta récuse ensuite cette finalité interne à l'action, non séparable de l'action révolutionnaire comme l’évoque Monatte qu’insuffleraient intrinsèquement les revendications immédiates : « Le syndicalisme ne s’attarde pas à promettre aux travailleurs le paradis terrestre. Il leur demande de la conquérir, en les assurant que leur action jamais ne demeurera tout à fait vaine.»

Pour Malatesta, la réalité est tout autre : « même s’il se corse de l’épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible - et encore ! - que l’amélioration des conditions de travail. » (Extraits de l’ouvrage d’Ariane Miéville et Maurizio Antonioli, co-édité par Nautilus et les Editions du Monde Libertaire.)

On ne peut comprendre globalement l’analyse de Malatesta si on ne la relie pas à ses réflexions sur la lutte des classes et à sa conception du « volontarisme ».

« L’erreur fondamentale de Monatte et de tous les syndicalistes révolutionnaires provient, selon moi, d’une conception beaucoup trop simpliste de la lutte de classe. C’est la conception selon laquelle les intérêts économiques de tous les ouvriers - de la classe ouvrière - seraient solidaires, la conception selon laquelle il suffit que des travailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts propres pour défendre du même coup les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat.

La réalité est, selon moi, bien différente. Les ouvriers, comme les bourgeois, comme tout le monde, subissent cette loi de concurrence universelle qui dérive du régime de la propriété privée et qui ne s’éteindra qu’avec celui-ci. Il n’y a donc pas de classes, au sens propre du mot, puisqu’il n’y a pas d’intérêts de classes. Au sein de la "classe" ouvrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la compétition et la lutte. Les intérêts économiques de telle catégorie ouvrière sont irréductiblement en opposition avec ceux d’une autre catégorie… Cependant, parmi les prolétaires, la solidarité morale est possible, à défaut de la solidarité économique… La solidarité, dans la société actuelle, ne peut être que le résultat de la communion au sein d’un même idéal. Or c’est le rôle des anarchistes d’éveiller les syndicats à l’idéal, en les orientant peu à peu vers la révolution sociale, - au risque de nuire à ces "avantages immédiats" dont nous les voyons aujourd’hui si friands. »

La conscience révolutionnaire ne serait pas intrinsèquement incluse dans le prolétariat : « comme la conscience, la volonté, la capacité augmentent graduellement et ne peuvent trouver l'occasion et les moyens de se développer que dans la transformation graduelle du milieu et dans la réalisation des volontés au fur et à mesure qu'elles se forment et deviennent impérieuses, de même l'anarchie ne s'instaurera que peu à peu pour s'intensifier et s'élargir toujours plus. Il ne s'agit pas d'arriver à l'anarchie aujourd'hui ou demain ou dans dix siècles, mais de s'acheminer vers l'anarchie aujourd'hui, demain et toujours. [...] chaque coup porté contre la propriété individuelle et du gouvernement, est un pas vers l'anarchie [...] chaque fois que l'autorité est amoindrie, chaque fois qu'une plus grande somme de liberté est conquise et non mendiée, c'est un progrès vers l'anarchie. »

Voilà bien de nouveau posée la question fondamentale de l’anarchisme quant au déterminisme économique et à son questionnement sur l’automaticité de la conscience de classe relativement aux rapports de production.

Christian Cornélissen abondera dans un sens analogue à Malatesta et ses remarques constitueront une mise en garde à l’intention du prolétariat quant à sa capacité politique. (Christian Cornélissen, En marche vers la société nouvelle- 1900)

« Si dans leur lutte pour l'amélioration de leurs conditions sociales, les masses ouvrières se fient à l'œuvre de leurs délégués dans les différents corps représentatifs gouvernementaux, ou même à l'œuvre des membres administrateurs de leurs propres organisations, leur action parlementaire ou économique ne saurait avoir d'autre résultat que d'aider quelques personnes de leur milieu à parvenir à une meilleure situation sociale. Ces personnes, douées ordinairement d'une énergie plus qu'ordinaire, pourront s'émanciper de leur état de salariés pour s'élever jusqu'au niveau du petit bourgeois aisé. Au contraire, le mouvement pour la délivrance de toute la classe ouvrière de la servitude du capitalisme, échouera inévitablement. »

Christian Cornelissen pose avec lucidité les termes de l’évolution possible de la représentation du prolétariat : « j'attends la plus grande déception du mouvement ouvrier moderne, si le prolétariat ne sait pas s'émanciper du pouvoir des individus qui viennent se jeter au premier rang- ; L’inclination qu'ont les masses ouvrières à se reposer sur d'autres du soin de leurs affaires, est une tendance néfaste, qui doit être combattue de la manière la plus catégorique. Cela est indispensable, si on ne veut pas, qu'à la fin, Le mouvement révolutionnaire du prolétariat soit paralysé pour plusieurs siècles. » (op.cit)

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